25 Rue de la Croix Nivert, 75015 Paris
Paris. Dix-sept mars mille neuf cent cinquante et un. Neuf heures du matin. Le ciel est gris sur le quinzième arrondissement. La rue de la Croix-Nivert s'éveille dans l'humidité d'un hiver qui ne finit pas. Une silhouette s'immobilise devant le numéro vingt-cinq. C'est un immeuble de pierre de taille comme il y en a tant. Une façade bourgeoise. Une porte cochère. Pauline Dubuisson est là. Elle a vingt-quatre ans. Dans son sac à main repose un pistolet automatique de calibre six millimètres trente-cinq acheté à Dunkerque. Elle franchit le seuil. Elle connaît les lieux. Elle connaît l'escalier. Elle monte jusqu'à la chambre de Félix Bailly. Il est étudiant en médecine. Il a été son amant. Il ne l'est plus. Il a choisi une autre femme. Il a choisi la tranquillité contre la fureur de Pauline. Il lui ouvre la porte. Il ne se méfie pas assez. La discussion est brève. Félix Bailly tourne le dos. C'est le moment précis où la mécanique s'enclenche. Pauline Dubuisson sort l'arme. Elle tire trois fois. Le premier projectile percute le front de l'étudiant. Le second pénètre dans son dos. Le troisième est tiré derrière l'oreille. C'est le coup de grâce. Le corps s'effondre sur le plancher de cette petite chambre d'étudiant. Le silence revient. Pauline Dubuisson ne s'enfuit pas. Elle retourne le canon contre sa tempe. Le mécanisme s'enraye. Le métal refuse d'obéir. Elle se dirige alors vers la cuisine. Elle ouvre les robinets de la cuisinière à gaz. Elle s'allonge au sol et enfonce le tuyau dans sa gorge. Elle veut mourir avec celui qu'elle vient d'exécuter. Les voisins perçoivent l'odeur du gaz. Les pompiers forcent la porte. Ils trouvent un cadavre et une mourante. Ils sauvent la meurtrière. Le drame ne s'arrête pas à ce plancher ensanglanté. À Dunkerque, en apprenant le geste de sa fille, André Dubuisson se donne la mort par le gaz lui aussi. Le bilan est de deux morts pour une seule femme restée debout. Le procès s'ouvre deux ans plus tard. Dans le box, Pauline Dubuisson ne pleure pas. Elle ne demande pas pardon. Elle reste droite, murée dans une absence d'émotion que la justice de l'époque prend pour de l'arrogance. L'avocat général demande sa tête. Elle échappe à la guillotine grâce à l'unique femme du jury. Elle est condamnée aux travaux forcés à perpétuité. Elle sort de prison en mille neuf cent soixante. Elle tente de devenir médecin. Elle change de nom. Elle s'exile au Maroc sous le prénom d'Andrée. Mais le passé voyage aussi vite qu'elle. En mille neuf cent soixante-trois, à Essaouira, elle avale des barbituriques. Elle réussit enfin son suicide. Soixante ans plus tard, un écrivain, Philippe Jaenada, publie un ouvrage intitulé La Petite Femelle. Il y consacre des centaines de pages à la défense de Pauline Dubuisson. Il déploie une énergie considérable pour convaincre le lecteur de son innocence ou du moins de la nature accidentelle du premier coup de feu. Il évoque une justice misogyne et un contexte social étouffant. Malgré l'absence de preuves nouvelles et malgré les faits cliniques du dossier, cet auteur transforme une meurtrière méthodique en victime de la société. Son livre rencontre un succès littéraire massif. Il réhabilite une femme qui avait pourtant tiré trois balles dans le corps d'un homme qui ne l'aimait plus. On peut s'interroger sur ce rôle que s'attribue l'écrivain, celui de refaire un procès classé, au risque de substituer la romance à la vérité des archives. Le numéro vingt-cinq de la rue de la Croix-Nivert n'a pas changé de physionomie. Les étudiants y louent toujours des chambres de bonne. Le trottoir a été refait de nombreuses fois, mais l'ombre de Félix Bailly et de sa meurtrière semble toujours collée à la pierre froide de l'entrée.