Voir sur la carte interactive
MÉMOIRE DES LIEUX : 31 juillet 1914, l'assassinat de Jean Jaurès

MÉMOIRE DES LIEUX : 31 juillet 1914, l'assassinat de Jean Jaurès

146 Rue Montmartre, 75002 Paris, France

Mémoire des Lieux

Paris. Trente et un juillet mille neuf cent quatorze. Vingt et une heures passées de quelques minutes. La chaleur de la journée ne s'est pas encore dissipée sur les pavés du quartier de la presse. Une atmosphère lourde pèse sur les Grands Boulevards. Les passants marchent vite. Les gros titres des journaux du soir hurlent des menaces de mobilisation générale. L'Europe est une mèche de poudre qui attend son étincelle. Vous êtes à l'angle du cent quarante-six rue Montmartre et du vingt-deux rue du Croissant. Devant vous se dresse la façade du Café du Croissant. C'est un établissement aux larges vitres encadrées de boiseries sombres. À l'intérieur les banquettes de cuir rouge s'alignent sous des miroirs qui multiplient les reflets des lampes à gaz. L'air y est saturé par l'odeur du café et du tabac froid. Au fond de la salle une table est occupée par les rédacteurs du journal L'Humanité. Ils sortent de leur bureau tout proche pour une pause rapide avant le bouclage de l'édition de nuit. Jean Jaurès est assis là. Il tourne le dos à la fenêtre qui donne sur la rue du Croissant. Le rideau de dentelle est partiellement tiré mais laisse un espace vide. Le leader socialiste dîne avec ses collaborateurs. Il porte un veston sombre. Il commande une tarte aux fraises. Il discute de l'article qu'il doit rédiger pour tenter encore une fois d'arrêter la marche vers la guerre. Ses mains s'agitent au-dessus de la nappe. Ses collègues l'écoutent. Dehors un homme marche sur le trottoir. Il s'appelle Raoul Villain. Il porte un chapeau de paille et une veste grise. Il fait les cent pas devant l'établissement depuis une heure. Il s'arrête devant la fenêtre ouverte. Il observe la silhouette trapue de Jaurès de dos. Villain glisse sa main dans sa poche droite. Il en sort un revolver de calibre six millimètres trente-cinq. Il ne tremble pas. Vingt-et-une heures quarante. Villain écarte le rideau de la main gauche. Il tend son bras droit à travers l'ouverture. Le canon de l'arme se trouve à quelques centimètres seulement de la nuque de l'homme politique. Un premier coup de feu claque. La balle pénètre la boîte crânienne. Un second coup de feu suit immédiatement. La trajectoire est identique. La détonation est étouffée par le brouhaha de la salle qui met quelques secondes à s'interrompre. Le corps de Jean Jaurès bascule en avant. Sa tête vient frapper le marbre de la table. Une tache sombre s'élargit rapidement sur la nappe blanche entre les assiettes. Ses mains cessent de bouger. Le silence s'installe brutalement dans le café. Une femme hurle que Jaurès est tué. Les rédacteurs se lèvent dans un fracas de chaises renversées. Villain ne court pas. Il s'éloigne à pas lents sur le trottoir avant d'être rattrapé par des passants et un agent de police quelques mètres plus loin. Le personnel du café transporte Jaurès sur une table voisine. On cherche un médecin. On tente d'étancher le sang avec des serviettes de table. C'est inutile. Le leader de la gauche est mort sur le coup. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans les rédactions voisines. Les rotatives s'arrêtent pour changer les plaques de plomb. Quelques heures plus tard l'ordre de mobilisation générale est signé. Le Café du Croissant existe toujours sous le nom de Bistrot du Croissant. Sur le trottoir une plaque de marbre rappelle le sacrifice de l'homme de paix. Le bâtiment conserve la trace invisible de ces deux balles qui ont fait basculer la France dans le premier conflit mondial.