37 Rue Cluseret, 92150 Suresnes, France
Paris. Huit juin mille neuf cent quatre-vingt-treize. Neuf heures du matin. Le ciel est clair sur le seizième arrondissement. Dans l'avenue Raphaël, le calme est celui d'un quartier de haute bourgeoisie où les bruits de la ville semblent étouffés par la proximité des jardins du Ranelagh. Le numéro trente-quatre est un immeuble de grand standing, une façade de pierre de taille massive, rassurante, percée de larges fenêtres qui dominent la verdure. Un homme marche sur le trottoir. Il porte un costume sombre, une sacoche à la main. Il ressemble à un cadre, à un habitué de ces adresses prestigieuses. Rien dans sa démarche ne trahit l'intention. Il s'approche de la porte cochère. Il appuie sur le bouton de l'interphone. À l'intérieur, au premier étage, René Bousquet est chez lui. Il a quatre-vingt-quatre ans. L'ancien secrétaire général de la police de Vichy, l'homme qui a négocié avec les SS, l'organisateur de la rafle du Vélodrome d'Hiver, attend son procès pour crimes contre l'humanité. Mais ce matin, il attend simplement un visiteur. L'homme à l'interphone se présente comme un coursier ou un visiteur ayant rendez-vous. La gâche électrique claque. Le visiteur entre dans le hall. Le marbre brille sous les lustres. Il y a cet escalier de service et l'ascenseur qui monte vers les appartements. L'homme ne court pas. Il monte. René Bousquet ouvre sa porte. Il est en pyjama et robe de chambre. Il ne se méfie pas. Il fait face à Christian Didier. L'intrus pénètre dans l'antichambre. Il n'y a pas de cris, pas de lutte. Christian Didier ouvre sa sacoche. Il en sort un revolver de calibre trente-huit spécial. Le canon est dirigé vers le buste de l'ancien haut fonctionnaire. René Bousquet lève les mains, un geste réflexe pour se protéger ou pour implorer. Le premier coup de feu claque dans l'appartement silencieux. La balle frappe la poitrine. Puis une deuxième. Une troisième. Une quatrième. Une cinquième. René Bousquet s'effondre sur le parquet de son entrée. Le sang se répand sur le bois ciré. L'homme qui a survécu à l'épuration, qui a fait carrière dans la banque et qui a fréquenté les plus hauts sommets de l'État après la guerre, gît désormais sur le sol de son vestibule. L'assassin ne prend pas la fuite. Il quitte l'appartement, redescend l'escalier et sort sur l'avenue Raphaël. Il se rend dans un hôtel de luxe de la capitale pour appeler les agences de presse. Il veut que son acte soit médiatisé. Il veut expliquer qu'il a tué le mal. Pendant ce temps, devant le trente-quatre, la police arrive. Les gyrophares ne font pas de bruit, ils découpent simplement la lumière du matin. Les techniciens de l'identité judiciaire franchissent le seuil que vous avez sous les yeux. Ils photographient les douilles, le corps, les mains de Bousquet restées figées. La mécanique judiciaire est brisée. Le procès n'aura jamais lieu. Les archives ne parleront plus par la voix de l'accusé. Le silence est retombé sur l'avenue Raphaël. Aujourd'hui, les riverains pressent le pas devant cette porte de bois lourd. Le numéro trente-quatre a retrouvé sa fonction de résidence paisible, mais pour l'histoire, cette adresse reste celle d'un dossier refermé par la poudre, laissant un goût d'inachevé sur le pavé de ce quartier tranquille.