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MÉMOIRE DES LIEUX : L'hôtel particulier de Valéry Giscard d’Estaing

MÉMOIRE DES LIEUX : L'hôtel particulier de Valéry Giscard d’Estaing

9 Rue Bénouville, 75116 Paris, France

Mémoire des Lieux

Fermez les yeux un instant et imaginez le crissement léger du gravier sous des pas décidés, là, en plein coeur du seizième arrondissement de Paris. Nous sommes au 9 de la rue Bénouville, à l'ombre discrète de la porte Dauphine, et une odeur de thé fumé se mêle au parfum des boiseries cirées. Ce n'est pas un musée figé que nous visitons aujourd'hui, mais le refuge intime d'un géant aux allures de monarque républicain, Valéry Giscard d'Estaing. Pendant plus de soixante ans, cet hôtel particulier a vibré au rythme de ses ambitions, de ses fulgurances et de ses caprices. Imaginez la grande silhouette du président frôlant les chambranles, ses longs doigts d'aristocrate tapotant nerveusement le bureau de son cabinet de travail. C'est dans ce sanctuaire de plus de mille mètres carrés qu'il retirait le masque d'homme d'État pour redevenir simplement Valéry, peut-être même en pantoufles, loin des caméras. Dans le vaste salon mondain, où se pressait le Tout-Paris entre les rires étouffés et les tintements de flûtes à champagne, on l'imaginait parfois délaisser les conversations géopolitiques pour empoigner, avec une malice toute paradoxale, son fameux accordéon. Une star de l'époque, avec ses manies d'esthète, capable d'imposer un protocole de cour tout en rêvant de modernité absolue. Poussons la porte-fenêtre et glissons-nous dans le jardin secret de cinq cents mètres carrés. Sous les feuillages protecteurs, loin du tumulte des ors de l'Élysée, c'est ici qu'il apaisait ses angoisses européennes ou qu'il ruminait ses défaites politiques au crépuscule. Mais les murs retiennent aussi l'écho d'une mélancolie plus poignante. À sa disparition, la bâtisse aux dix-sept pièces s'est soudainement tue. Anne-Aymone, son épouse, s'est retrouvée seule face à l'immensité de ces couloirs devenus trop vastes, peuplés par le souvenir d'un grand homme bien-aimé. Une solitude si écrasante qu'elle précipita la vente de ce joyau familial. Les meubles précieux ont été dispersés, les objets d'art ont rejoint les salles de ventes pour que la page puisse se tourner. Pourtant, l'âme du lieu refuse de plier bagage. Aujourd'hui, alors que l'hôtel particulier a été cédé pour des millions d'euros afin d'accueillir les diplomates de l'ambassade d'Arménie, le passant qui s'attarde devant les grilles de la rue Bénouville peut encore entendre les murs chuchoter les secrets d'un président romantique, immortel locataire de ces pierres de taille majestueuses.