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MÉMOIRE DES LIEUX : 16 mars 1914, le drame du Figaro

MÉMOIRE DES LIEUX : 16 mars 1914, le drame du Figaro

23 Rue de Provence, 75009 Paris, France

Mémoire des Lieux

Paris. Le seize mars mille neuf cent quatorze. Il est dix-sept heures. Le ciel est bas sur le neuvième arrondissement. Une humidité froide imprègne les pavés. Vous êtes ici. Au numéro vingt-six de la rue Drouot. Regardez cette façade. Observez la pierre. Elle est massive. Immobile. Autour de vous la rue s'agite. Les premiers moteurs à explosion pétaradent au milieu des fiacres. Les crieurs de journaux hurlent les titres. Mais concentrez votre regard sur l'entrée de l'immeuble. Nous sommes devant le siège du Figaro. À cette époque c'est le centre névralgique de la presse française. C'est un temple. Une forteresse de papier et d'encre. Sous vos pieds dans les entrailles du bâtiment les rotatives tournent à plein régime. Elles font vibrer les murs. Elles impriment les opinions qui font et défont les gouvernements. Au premier étage l'atmosphère change. C'est le silence. Le luxe feutré. Les tapis épais étouffent les pas. Les boiseries sombres sentent la cire et le tabac froid. C'est ici que règne Gaston Calmette. Le directeur. L'homme puissant qui mène une campagne violente contre le ministre des Finances Joseph Caillaux. Une voiture s'arrête devant le porche. Une femme en descend. C'est Henriette Caillaux. L'épouse du ministre. Elle est élégante. Elle porte un manteau sombre et un chapeau à plumes. Ses mains sont dissimulées dans un manchon de fourrure. C'est un accessoire banal pour une dame de la haute société. Mais ce manchon cache un secret lourd. Henriette franchit le seuil. Elle gravit l'escalier d'honneur. Ses talons claquent sur les marches. Elle est calme. D'un calme effrayant. Elle arrive à l'accueil. Elle demande à voir le directeur. L'huissier est embarrassé. Monsieur Calmette est occupé. Il est en conversation avec un écrivain célèbre. Henriette insiste. Elle donne sa carte de visite. L'huissier la conduit dans l'antichambre. Elle s'assoit sur une banquette de velours. Elle attend. Les minutes s'écoulent. Lentes. Pesantes. Elle entend les bruits de la rédaction. Les téléphones qui sonnent. Les rires lointains. Elle ne bouge pas. Sa main droite reste enfouie dans la fourrure du manchon. Ses doigts serrent la crosse d'un objet métallique. C'est un pistolet automatique. Un Browning calibre six trente-cinq. Elle l'a acheté le matin même chez l'armurier Gastinne Renette. Elle a testé l'arme dans le stand de tir au sous-sol de l'armurerie. Elle sait comment s'en servir. La porte du bureau directorial s'ouvre enfin. Gaston Calmette apparaît. Il est souriant. Courtois. Il raccompagne son visiteur. Il aperçoit Henriette. Il s'avance vers elle. Il l'invite à entrer. Il s'efface pour la laisser passer. Ils sont seuls. La porte se referme mais reste entrebâillée. Tout va très vite. C'est une mécanique de précision qui s'enclenche. Calmette se dirige vers son bureau. Il commence une phrase aimable. Henriette ne répond pas. Elle ne s'assoit pas. Elle sort brusquement la main de son manchon. Le métal noir du Browning scintille sous la lumière électrique. Elle braque l'arme. Elle presse la détente. Une première détonation claque. Sèche. Violente. Calmette recule. Il porte la main à sa poitrine. Henriette tire encore. Le mécanisme du pistolet éjecte les douilles brûlantes sur le tapis. Deux coups. Trois coups. Le bruit est assourdissant dans l'espace clos. Elle vide le chargeur. Six détonations au total déchirent l'air. La vitre d'une bibliothèque explose. Gaston Calmette s'effondre. Il tombe lourdement près de la cheminée. Quatre balles l'ont atteint. Deux dans le corps. Une dans la jambe. Une dans le bassin. Le silence retombe aussi brutalement qu'il a été brisé. Une odeur de poudre âcre envahit la pièce. Les employés se précipitent. Ils trouvent le directeur gisant dans son sang. Henriette est debout. Immobile. Elle a lâché l'arme. Elle ajuste son chapeau. Elle déclare simplement aux hommes qui l'entourent qu'elle n'a pas besoin qu'on la tienne. Elle attend la police. Gaston Calmette meurt sur la table d'opération quelques heures plus tard. Henriette Caillaux sera jugée en juillet. Elle sera acquittée par la cour d'assises. Les jurés retiendront le crime passionnel. C'est un verdict qui stupéfie la France. Mais l'Histoire est en marche. Quelques jours après le verdict le premier conflit mondial éclate. Le sang de Calmette est le prélude au sang de millions d'hommes. Aujourd'hui le Figaro a déménagé. Le vingt-six rue Drouot est devenu un immeuble de bureaux anonyme. Mais la mémoire est là. Incrustée dans les murs. C'est l'histoire d'une femme qui a marché dans ce hall avec un pistolet dans son manchon.