
4 Rte du Champ d'Entraînement, 75016 Paris
Imaginez le cliquetis frénétique de minuscules griffes sur un sol de marbre. Quatre ou cinq carlins surexcités dévalent le grand escalier de fer forgé, annonçant l'arrivée imminente de la maîtresse des lieux. Flotte dans l'air un parfum capiteux d'orchidées fraîches, intimement mêlé aux effluves d'un thé Earl Grey fumant et de l'encaustique qui fait briller les boiseries précieuses. Nous ne sommes pas dans un palais londonien glacial, mais à la lisière du bois de Boulogne, derrière les lourdes grilles de la somptueuse Villa Windsor. Franchissez par la pensée la porte de cette demeure aux allures classiques, et vous voilà instantanément plongé dans l'exil le plus doré, le plus mondain, mais sans doute le plus mélancolique du vingtième siècle. C'est ici, au numéro quatre de la route du Champ-d'Entraînement, que l'ancien roi d'Angleterre, Édouard huit, et son épouse Wallis Simpson ont recréé de toutes pièces la cour que l'histoire et la couronne britannique leur avaient refusée. Ne cherchez pas ici la froideur figée d'un musée. Chaque pièce respire l'obsession de la perfection d'une duchesse qui ne laissait absolument rien au hasard. Dans la grande salle à manger, visualisez Wallis, une petite règle à la main, vérifiant au millimètre près l'espacement entre les couverts en argent massif et les lourds verres en cristal. C'est dans ce salon boudoir aux murs délicatement peints en trompe-l'œil que le Tout-Paris se pressait avec gourmandise. Aristote Onassis, Marlene Dietrich ou encore Elizabeth Taylor venaient y siroter des cocktails corsés, fascinés par ce couple aussi royal que scandaleux. Mais derrière les rires mondains et le tintement des flûtes de champagne, écoutez le silence lourd qui enveloppe le bureau de l'étage. Là, un homme en costume de tweed d'une coupe irréprochable, un prince sans royaume, relisait les courriers rares d'une famille qui l'avait banni. Édouard jouait au golf sur les immenses pelouses du jardin pour tromper l'ennui vertigineux de ces journées sans fin. Il vivait entouré de ses reliques impériales, des étendards poussiéreux d'un règne qui n'avait duré que quelques mois. L'histoire raconte avec tendresse que pour se consoler de son île natale, le duc se faisait envoyer des cornemuses d'Écosse, jouant des airs déchirants à la nuit tombée, faisant frissonner les feuilles des grands arbres et soupirer le voisinage bourgeois. Cette maison est un véritable théâtre d'ombres, de passions et de tragédies silencieuses. Elle avait déjà vu le général de Gaulle y dicter ses mémoires au sortir de la guerre, marchant de long en large sur ces mêmes parquets. Plus tard, bien des années après la disparition du duc et la lente agonie d'une duchesse recluse dans le silence de sa chambre, la villa allait connaître un autre destin romanesque. C'est sur ces marches que la princesse Diana a posé le pied pour la toute dernière fois, lors de son ultime séjour parisien, ajoutant une aura poignante à l'endroit. Aujourd'hui, sous la caresse du vent dans les cèdres centenaires du jardin, la demeure s'étire et se réveille doucement. Si vous tendez l'oreille devant ses grandes fenêtres, vous n'entendrez plus les jappements capricieux des carlins, mais l'écho troublant d'une royauté fantôme qui flotte encore dans la lumière du parc. Enfin, si vous parvenez à vous en approcher. La Mairie de Paris avait annoncé une ouverture au public pour l'été deux mille vingt-quatre. La mission avait été confiée à la Fondation Mansart, une institution censée restaurer et faire revivre ce patrimoine grâce à un bail de plus de trente ans. Mais deux ans plus tard, la bienfaitrice semble s'être endormie. La fondation reste muette et les grilles obstinément closes pour le commun des mortels. Il se murmure toutefois que de très discrets privilégiés y sont encore reçus. Finalement, la duchesse serait sans doute ravie d'apprendre que sa villa cultive toujours, avec une délicieuse ironie, l'art si britannique de l'entre-soi.
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