21 Rue le Sueur, 75116 Paris, France
Paris. Onze mars mille neuf cent quarante-quatre. Il est dix-huit heures. Le quartier de l'Étoile s'enfonce dans le couvre-feu. L'air est froid et chargé d'une humidité qui colle aux façades de pierre de taille. Dans cette rue Le Sueur d'ordinaire si calme, une fumée épaisse et jaunâtre s'échappe de la cheminée du numéro vingt et un. Elle ne monte pas vers le ciel mais redescend lourdement vers le pavé, propageant une odeur de corne brûlée et de chair rance qui saisit la gorge des passants. Les voisins s'inquiètent. Ils craignent un incendie de cheminée. Ils ignorent que ce qu'ils respirent est le dernier vestige de dizaines de vies humaines transformées en cendres. Vous êtes devant cette façade. Un hôtel particulier de trois étages avec une porte cochère massive. À cette époque, une plaque de cuivre indique le cabinet du Docteur Marcel Petiot. Les policiers du commissariat de Chaillot arrivent sur place. Ils frappent. Personne ne répond. Ils appellent les pompiers. Ces derniers dressent une échelle, brisent un carreau du premier étage et pénètrent dans la demeure. Le silence est total. Ils descendent vers le sous-sol, là d'où provient la chaleur étouffante. Ils atteignent la chaufferie. Dans le foyer d'une des deux chaudières, une vision les fige. Une jambe humaine, à peine consumée, dépasse des braises. Les fonctionnaires de police explorent alors le reste de la cave. Le faisceau de leurs lampes balaie le sol. Ils découvrent des amas de débris qui ne sont pas du charbon. Ce sont des morceaux de corps, des mains, des segments de colonnes vertébrales, des crânes empilés dans une fosse à chaux vive. Au centre de la pièce, un escalier mène à une petite dépendance que Petiot appelle son cabinet de consultation. C'est une pièce aveugle, sans fenêtre, équipée d'un judas qui permet d'observer l'intérieur depuis le couloir. Les murs sont nus. Des crochets de boucher sont fixés au plafond. Dans une pièce attenante, les enquêteurs tombent sur soixante-douze valises. Elles sont soigneusement étiquetées. Elles contiennent des vêtements d'hommes, de femmes et d'enfants, des brosses à dents, des lunettes, des poupées. Tout l'attirail de familles entières qui pensaient partir pour un long voyage. La mécanique est alors mise au jour. Depuis mille neuf cent quarante-deux, Petiot recrute ses victimes parmi ceux qui cherchent à fuir l'Occupation. Juifs persécutés ou truands en quête d'exil. Il leur demande vingt-cinq mille francs par personne. Il leur donne rendez-vous ici, le soir. Il leur ordonne de se faire vacciner contre les maladies tropicales avant le grand départ vers l'Argentine. Il les introduit dans le cabinet de consultation. Il leur injecte une dose mortelle de cyanure ou de curare. Il s'installe derrière le judas et regarde la mort faire son œuvre pendant plusieurs minutes. Une fois le silence revenu, il dépouille les corps, découpe les membres pour faciliter leur disparition et brûle ce qu'il peut dans les chaudières du sous-sol. Alors que les policiers procèdent aux premières constatations, un homme arrive à bicyclette. C'est Marcel Petiot. Il se présente comme le frère du propriétaire. Il demande si les dossiers de la Résistance ont été mis en sécurité. Il profite du chaos et de l'incrédulité des agents pour remonter sur son vélo et disparaître dans la nuit parisienne. Il ne sera arrêté que sept mois plus tard. Lors de son procès, il revendiquera soixante-trois meurtres, prétendant qu'il s'agissait de traîtres à la solde de l'ennemi. Les experts ne retrouveront des traces que pour vingt-six victimes identifiées. Il est guillotiné le vingt-cinq mai mille neuf cent quarante-six à la prison de la Santé. Aujourd'hui, le bâtiment que vous regardez a été reconstruit, mais le numéro vingt et un conserve, pour ceux qui connaissent l'histoire, la mémoire de cette usine de mort camouflée en cabinet médical.