Hôtel Le M, 20 bis Rue de la Gaité, 75014 Paris, France
Paris. Neuf novembre deux mille huit. Quatorze heures. Le ciel est d'un gris de plomb sur la rue de la Gaîté. Devant vous se dresse le numéro vingt bis. L'établissement s'appelle alors l'hôtel Abba Montparnasse. C'est une bâtisse à la façade claire, très reconnaissable à son avancée en demi-cercle. Trois étages de fenêtres arrondies, structurées par de fines colonnes, dominent la rue. Des drapeaux flottent au premier balcon. En bas, une large baie vitrée en forme d'arche marque l'entrée. Sur le trottoir, les panneaux bleus du théâtre Bobino s'affichent juste à côté. C'est derrière cette élégance géométrique et fonctionnelle, dans le silence capitonné d'une chambre, que le piège s'est refermé. Peter Ikin est un homme de soixante et un ans. Ancien vice-président de Warner Music, il possède une fortune de vingt millions d'euros. Il est arrivé à Paris le six novembre en compagnie d'Alexandre Despallières. Ce dandy manipulateur de trente-neuf ans joue une partition clinique. Il prétend être un génie de l'informatique à la tête d'une société de plusieurs milliards de dollars et assure être condamné par une tumeur au cerveau. Il n'en est rien. C'est une illusion bâtie de toutes pièces pour convaincre Ikin de conclure une union civile à Londres au mois d'octobre, afin de soi-disant protéger cet empire fictif. La mécanique mortelle s'enclenche dès leur arrivée. Le six novembre, le sexagénaire fait une chute inexpliquée dans les escaliers de l'hôtel. Le huit novembre, il est admis en urgence à l'hôpital Cochin pour de violents maux de tête et des vomissements. Les médecins décèlent une overdose au paracétamol. Peter Ikin survit à cette première administration et regagne sa chambre sous la rotonde de l'établissement. Le neuf novembre, en début d'après-midi, Alexandre Despallières donne l'alerte. Le corps de son époux gît sur le lit, couché sur le flanc gauche. Des boîtes de médicaments sont éparpillées partout autour du matelas. Le médecin légiste conclut à un arrêt cardiaque naturel. Despallières s'empresse de faire incinérer la victime le vingt novembre. Le crime parfait semble accompli. L'assassin présumé entame alors une série de gestes d'une précision comptable. Il découvre que l'union civile britannique ne lui donne aucun droit sur l'héritage en Australie. Avec l'aide de deux complices, il fabrique un faux testament en utilisant une simple photocopieuse. Il fait vieillir la feuille de papier sur un radiateur pour lui donner un aspect ancien. La fortune lui tend les bras. Il vide les comptes, s'offre trois voitures de sport de marque Porsche et mène la grande vie à Londres. Mais en Australie, la famille doute. Une plainte pour meurtre est déposée fin deux mille neuf. La justice ordonne une nouvelle analyse des prélèvements sanguins conservés lors de l'autopsie parisienne. Le couperet scientifique tombe. Le sang de Peter Ikin révèle une dose létale de paracétamol. Une enquête tentaculaire démarre et met au jour le sillage effrayant de celui que ses proches surnomment Vidal, pour sa connaissance obsessionnelle du dictionnaire médical. Les policiers remontent le temps. En deux mille un, le père de Despallières décède d'une rupture d'anévrisme alors qu'il se trouve seul avec son fils. Quelques mois plus tard, la mère est retrouvée morte chez elle à Bois-Colombes, au milieu de boîtes de médicaments. Suicide, selon la conclusion de l'époque. Aux États-Unis, une riche veuve l'adopte avant de faire annuler la procédure en l'accusant de tentative d'empoisonnement. Partout où il passe, la mort ou la maladie l'accompagnent. Mis en examen en juin deux mille dix, il fuit en Normandie lors de son contrôle judiciaire. Lors de dîners, il s'amuse même à demander à ses hôtes quel serait le poison idéal. Sa réponse est invariable. Le paracétamol, car il ne laisse aucune trace. Le dénouement de cette enquête aux multiples rebondissements échappe finalement aux juges. Alors que la cour d'assises l'attend après douze années d'une instruction acharnée, Alexandre Despallières meurt de la covid dix-neuf à l'hôpital Bichat le vingt-six janvier deux mille vingt-deux. Il emporte ses ultimes secrets avec lui. Aujourd'hui, l'hôtel de la rue de la Gaîté accueille toujours des touristes et des voyageurs. Ils passent sous l'arche vitrée et dorment dans ces chambres cylindriques sans imaginer qu'un homme aux mille mensonges y a orchestré l'un des meurtres les plus froids de notre époque.