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MÉMOIRE DES LIEUX : L'appartement de Karl Lagerfeld

MÉMOIRE DES LIEUX : L'appartement de Karl Lagerfeld

17 Quai Voltaire, 75007 Paris

Mémoire des Lieux

Imaginez un instant le bruit sec de bottines à talons claquant sur un sol immaculé de béton et de résine. Oubliez l'odeur rassurante de la cire d'abeille et le craquement du parquet des vieux appartements parisiens. Ici, au dix-sept du quai Voltaire, l'air embaume le papier neuf, le métal froid et le parfum poudré. Vous entendez ce léger pétillement d'une boisson gazeuse que l'on décapsule à l'aube, bien avant le lever du soleil ? Bienvenue dans la navette spatiale de Karl. Ce n'est pas une simple visite architecturale que nous faisons là, c'est une plongée dans le cerveau d'un génie insatiable. Cet espace vertigineux de deux cent soixante mètres carrés est un véritable paysage mental. Dehors, la Seine roule ses eaux chargées d'histoire et le Louvre étale sa splendeur séculaire. À l'intérieur, c'est le choc frontal d'une page blanche. L'hôte des lieux a fait effacer le passé pour se construire un vaisseau de lumière pure. Pas de dorures, pas de moulures étouffantes, mais un dialogue intime et constant avec les créateurs de son temps, ces designers visionnaires qu'il admirait et qui nourrissaient sa soif de modernité. Car le couturier ne choisissait pas ses meubles pour s'y reposer. C'était un collectionneur boulimique d'avant-garde. Dans cet immense salon aux allures de tarmac d'atterrissage, il dessinait frénétiquement. Et les croquis qui ne lui plaisaient pas, il les froissait avec la rage d'un éternel insatisfait, pour les laisser tomber au pied de pièces magistrales. Regardez bien ces formes autour de nous. C'est l'épure radicale de Martin Szekely venue de la galerie Kreo. C'est l'audace de Michael Young, édité par Sawaya et Moroni, ou encore la poésie géométrique des frères Ronan et Erwan Bouroullec. Et comment ne pas s'arrêter devant ces incroyables meubles de Konstantin Grcic. Karl avait eu un coup de foudre absolu pour ces pièces en verre dotées de mécanismes mobiles, raflant une grande partie de cette exposition culte à la galerie Kreo. Ce mobilier n'était pas un décor bourgeois, c'était un ballet mécanique et transparent, un prolongement de sa propre créativité. Suivez-moi dans la cuisine. Entièrement habillée d'acier inoxydable, brillante et tranchante, elle n'a probablement jamais vu l'ombre d'un plat mijoter. Cette pièce aux allures de laboratoire clinique servait surtout de sanctuaire frigorifique à ses innombrables sodas allégés. Plus loin, le dressing est une immense cathédrale domestique où s'alignaient ses chemises au col haut et ses vestes sombres. C'est là, à l'abri du monde, que l'icône retirait ses lunettes noires. L'homme redevenait vulnérable, s'amusant des caprices de sa célèbre petite chatte blanche qui glissait, silencieuse, entre une table de Grcic et une étagère de Szekely. Il y avait une tendresse infinie derrière cette froideur apparente. Aujourd'hui, la lumière diaphane du petit matin inonde toujours cette capsule futuriste suspendue au-dessus du fleuve. Les milliers de livres ont disparu et le maître des lieux s'en est allé vers un autre futur. Mais si vous vous promenez le long de la Seine et que vous levez les yeux vers ces grandes fenêtres, tendez l'oreille. Les parois de verre et d'acier ne pleurent pas les souvenirs. Elles chuchotent encore au passant, avec une élégance souveraine, l'histoire d'un esprit libre qui a toujours préféré la perfection de demain à la poussière d'hier.