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MÉMOIRE DES LIEUX : La maison de la femme la plus riche du monde

MÉMOIRE DES LIEUX : La maison de la femme la plus riche du monde

18 Rue Delabordère, Neuilly-sur-Seine

Mémoire des Lieux

Écoutez bien. Si vous tendez l'oreille derrière l'imposant mur d'enceinte du 18 rue Delabordère à Neuilly, vous n'entendrez pas le fracas des scandales judiciaires, mais un léger cliquetis. C'est le rail automatisé d'un dressing monumental qui tourne, brassant cinq cents carrés de soie pure et des châles en poil d'antilope du Tibet. Bienvenue chez la femme la plus riche du monde. Franchissons ce lourd portail noir. Ce n'est pas un musée glacé de mille cinq cents mètres carrés que nous découvrons, mais un théâtre intime aux cinq visages, bâti par Eugène Schueller, où planent encore les caprices d'une souveraine absolue. Dans les couloirs, respirez profondément, il n'y a aucune odeur. La maîtresse des lieux, Liliane, a une phobie absolue des parfums, interdisant à son armée de vingt domestiques la moindre goutte d'eau de toilette. Suivez le clapotis lointain jusqu'au deuxième sous-sol, où dort une piscine de trente mètres, puis remontez vers la lumière du rez-de-chaussée. Dans la petite rotonde baignée de jour, la milliardaire ne fait que picorer ses repas, farouchement obsédée par sa ligne, tandis qu'à ses pieds trottine Toma. Ce teckel choyé, nourri au poisson frais de la meilleure pêche et abreuvé d'eau minérale, arbore crânement un collier en argent massif. Juste à côté, le grand salon d'apparat résonne encore du brouhaha du Tout-Paris. Imaginez les chefs d'État, de Pompidou à Sarkozy, dînant sous le regard impassible d'une toile de Monet représentant un chemin à travers les iris. C'est ici qu'elle observait, effarée, certaines épouses de ministres pendues à leur téléphone en plein repas, un affront insupportable pour cette vieille dame si digne. Mais montons au premier étage, le véritable saint des saints. L'espace conjugal y est scindé : la chambre de monsieur d'un côté, celle de madame de l'autre, immensément plus vaste. Entre les deux, un boudoir de style années folles, meublé par Ruhlmann. C'est dans ce refuge feutré, sous l'œil figé d'une chouette sculptée, que se sont noués les drames et les intrigues de cour. On y croisait une faune hétéroclite : une coiffeuse facturant la mise en plis à prix d'or, des gestionnaires aux dents longues, et même un médecin rhumatologue adepte du pendule, censé tester les vibrations des médicaments au-dessus de la table de chevet. Et puis, fendant cette solitude dorée avec l'insolence d'un courant d'air, le photographe fantasque qui débarquait à l'improviste en demandant si la vieille était là, sachant pertinemment qu'il était le seul à pouvoir mordre et amuser cette reine esseulée. Aujourd'hui, le bal des courtisans s'est achevé et les disputes du personnel se sont tues. Au passant qui s'attarde devant les peupliers frémissants, ces murs silencieux ne murmurent plus les chiffres vertigineux d'un empire financier, mais la douce mélancolie d'une femme qui possédait l'univers entier, sauf peut-être la simple tiédeur d'un foyer apaisé.