31 Rue Chanez, 75016 Paris, France
Paris. Seizième arrondissement. Samedi trente septembre deux mille dix-sept. Quatre heures trente du matin. La nuit est encore épaisse sur ce quartier résidentiel niché entre le bois de Boulogne et la Seine. La rue Chanez est une artère calme, bordée d'immeubles de standing dont les façades de pierre de taille et de briques se découpent sous la lumière jaune des réverbères. Rien ne distingue le numéro trente-un des autres bâtiments de la rue. C’est une résidence de vingt-neuf appartements répartis autour d'une cour intérieure et de plusieurs cages d'escalier. Un lieu conçu pour le silence et la sécurité de ses habitants. Regardez ce porche. Regardez cette entrée par laquelle des familles, des employés, des retraités passent chaque jour. C'est ici, dans l'ombre de ce hall, que la mécanique de la mort a été déposée. Vers quatre heures trente, un résident rentre chez lui. L'air est saturé d'une odeur âcre, chimique, qui ne devrait pas être là. Une odeur d'essence de plus en plus lourde. Dans le hall de l'escalier A, l'homme s'arrête net. Au sol, quatre bonbonnes de gaz sont alignées. À leurs côtés, des jerrycans ouverts laissent échapper quarante litres de carburant qui se répandent sur le carrelage. L'homme saisit son téléphone. Il appelle police secours. On le transfère aux pompiers. La voix au bout du fil lui donne des instructions précises, presque irréelles dans ce contexte de fin de nuit. Il doit fermer les robinets des bouteilles. Il doit les déplacer. Seul, dans le silence du hall, il manipule les cylindres d'acier. C'est en les sortant sur le trottoir, là où vous vous tenez peut-être, qu'il découvre le dispositif de mise à feu. Un téléphone portable relié par des fils électriques à un détonateur artisanal. Un montage rudimentaire mais conçu pour provoquer un souffle capable d'effondrer une partie de la structure. Pendant que cet homme agit, à quelques mètres de là, deux individus observent la scène depuis une voiture garée dans l'obscurité. Ce sont Aymen et Sami Balbali. Des cousins. L'un est un ancien chauffeur de taxi, l'autre gère une société de transport. Ils attendent. Ils ont déjà tenté d'activer la bombe. Neuf fois. Neuf appels téléphoniques ont été passés vers le récepteur fixé sur les bonbonnes. Neuf impulsions électriques qui auraient dû transformer cet immeuble en brasier. Mais la physique a trahi leur volonté. Le circuit n'a pas fermé. La détonation n'a pas eu lieu. Les deux hommes prennent la fuite avant l'arrivée des sirènes. L'enquête qui débute sera une traque scientifique. Sur les bouteilles de gaz, les techniciens de la police technique et scientifique isolent des traces d'ADN. Ce sont celles des cousins Balbali. Les enquêteurs remontent le fil des jours précédents. La veille, Aymen Balbali a acheté cent trente litres de carburant. Dans son ordinateur, les policiers découvrent une plongée obsessionnelle dans la propagande djihadiste. Des images de guerre, des discours de mort. L'homme est déjà fiché pour radicalisation. Le sept juin deux mille vingt-deux, le box des accusés de la cour d'assises spéciale de Paris se referme sur eux. Le verdict tombe le vingt-quatre juin de la même année. Trente ans de réclusion pour Aymen, vingt-cinq pour Sami. Un troisième homme, Amine Abbari, est condamné à huit ans pour complicité. Pendant tout le procès, le mobile restera flou. Pourquoi le trente-un rue Chanez. Pourquoi cet immeuble anonyme. Les coupables se murent dans le silence ou la dénégation. Aujourd'hui, le numéro trente-un a retrouvé sa tranquillité de façade. Les résidents entrent et sortent par ce porche où le destin de vingt-neuf foyers a basculé une nuit de septembre. Seule demeure l'invisible cicatrice d'un massacre qui ne s'est pas produit à quelques secondes près, laissant sur ce trottoir le souvenir d'une terreur qui a failli tout emporter.