22 Av. Foch, 75116 Paris, France
Paris. Trente janvier deux mille quatorze. Douze heures trente. Un avion atterrit à l'aéroport Charles de Gaulle. Le soir même, à vingt heures quarante-cinq, deux femmes arrivent par un vol norvégien pour rejoindre cette adresse. La nuit enveloppe la chaussée large et silencieuse du seizième arrondissement. Devant vous se dresse une élégante bâtisse à la façade blanche. Ses pierres taillées datent de mille neuf cent trois. Le bâtiment a l'air majestueux et paisible. Derrière ces lourdes portes de bois, au deuxième étage, s'étend pourtant le bureau européen et l'un des théâtres des crimes d'un prédateur sexuel américain. Cet endroit est l'un de ses cinq points d'ancrage dans le monde, au même titre que son manoir new-yorkais, sa villa floridienne, son ranch du Nouveau-Mexique ou son île privée des Caraïbes. L'appartement s'étale sur plus de sept cents mètres carrés, complété par deux autres petits logements au cinquième étage. Le criminel l'a acheté en deux mille un à un industriel saoudien pour trois millions et demi d'euros. On y accède par un vestibule orange qui relie les deux logements principaux. Le seuil franchi, sous la conduite du majordome franco-brésilien, le visiteur se heurte à une décoration conçue pour dominer. Une banquette de dix places, surmontée de trois grands miroirs, fait face à une longue console. Sur ce meuble, une photographie encadrée montre le maître des lieux aux côtés d'un homme d'affaires devenu président américain. Plus loin, l'espace se fragmente. C'est un dédale de chambres, de salons de réception et de salles de bains froides en marbre. Le décorateur a rénové les lieux à grands frais, installant dans le vaste salon d'apparat une armoire rouge valant cent vingt mille euros et un tapis à quarante-huit mille euros. L'accumulation hétéroclite d'objets fige l'atmosphère. Une statue de guerrier africain d'un mètre soixante-dix de haut, un zèbre miniature, un singe empaillé, une mygale sous verre, le crâne nasal d'un requin-scie posé sur une étagère, un fauteuil recouvert d'une peau de tigre. Des photographies le montrent avec de grands musiciens, des dignitaires religieux ou des pionniers de la technologie, parsemées parmi une centaine d'images de femmes dénudées. La mécanique de l'emprise s'organise ici avec une logistique intraitable. Le propriétaire alterne les rendez-vous d'affaires en fin d'après-midi avec des banquières, des anciens premiers ministres, des diplomates norvégiens ou des membres de familles royales du Golfe. Et puis, il y a les autres visites. Celles des jeunes femmes, rabattues par son complice français, un agent de mannequins. Leurs échanges considèrent ces jeunes filles comme des objets à consommer. Dans le couloir bleu menant à l'entrée de service, une quinzaine de photographies de jeunes femmes dénudées tapissent les murs. Plus au fond, dans des pièces aux teintes chaudes comme le rouge de la chambre chinoise ou l'orange vif du bureau, le huis clos se resserre. Une salle de massage a été méticuleusement aménagée. C'est le maillon central de ce système. Les murs de cette pièce aveugle affichent des images dégradantes, reflets d'un imaginaire sordide et prédateur. Malgré une condamnation aux États-Unis en deux mille huit, le financier circule librement, notifiant ses vols à la dernière minute grâce à un régime d'exception. Ses visites à Paris durent jusqu'à quinze jours tous les deux mois. La chute de ce sanctuaire survient finalement après sa mort en prison. Le vingt-trois septembre deux mille dix-neuf, huit policiers investissent cet antre. La perquisition s'étire sur près de onze heures. Dans un buffet de la salle à manger, ils découvrent des clichés d'adolescentes. Ils saisissent des ordinateurs, des clés USB, et six mille dollars en liquide. Dans un fichier informatique dont la trace remonte à deux mille sept, une comptabilité macabre liste soixante-deux femmes, l'âge au moment des faits et la nature des actes subis, classant les victimes selon leur majorité. Aujourd'hui, la façade blanche observe toujours les passants de l'avenue de la même manière. En deux mille vingt-deux, la propriété a été rachetée par un homme d'affaires bulgare pour dix millions d'euros, effaçant les meubles mais laissant les murs imprégnés d'un lourd silence.