7, rue de la Krutenau, Strasbourg
L'édifice de la Manufacture des tabacs de Strasbourg, érigé entre 1849 et 1852, constitue un exemple édifiant du modèle Eugène Rolland, une approche standardisée qui régira la conception des manufactures d'État à travers la France. Ce prototype strasbourgeois, plus qu'un simple bâtiment industriel, affirmait par son architecture une présence institutionnelle solennelle, visant à incarner la puissance de l'État. Sa conception fut intrinsèquement liée aux impératifs d'une mécanisation alors révolutionnaire, intégrant torréfaction et râpage, avec des ateliers agencés autour de vastes cours intérieures et des chaufferies, le tout dans une ordonnance rigoureuse. Rolland, ingénieur avant d'être architecte au sens classique, y mit au point son premier torréfacteur, contribuant à ériger l'industrie du tabac française en référence mondiale. Cette architecture, sobre mais imposante, est un témoignage d'une époque où l'efficacité industrielle devait s'habiller de dignité républicaine. Elle présente des façades d'une certaine gravité, où la répétition des ouvertures et la robustesse des maçonneries traduisent moins une recherche esthétique virtuose qu'une affirmation de pérennité et de fonction. Les destructions partielles subies lors des conflits de 1870, 1918 et 1944, puis sa reconstruction à l'identique, soulignent non seulement la résilience de sa structure mais aussi la volonté de l'administration de maintenir une continuité formelle et productive. Ce bâtiment a ainsi traversé les épreuves, sa silhouette austère demeurant un repère dans le quartier de la Krutenau. Jusqu'à sa fermeture en 2008, sous l'égide successive d'Altadis puis d'Imperial Tobacco, cette manufacture fut le cœur de la production française de cigares, fournissant près de la moitié de l'offre nationale. Cette reconversion post-industrielle, qui voit désormais des projets d'auberge de jeunesse, de restaurants, de startups et même d'extension universitaire, offre une nouvelle perspective sur la capacité d'adaptation de ces édifices d’État. L'inscription aux monuments historiques en 2016 valide tardivement son intérêt patrimonial. L'ironie veut qu'un site conçu pour la production massive de tabac, substance dont les méfaits sont aujourd'hui amplement reconnus, soit réapproprié pour des usages contemporains, bien éloignés des volutes de fumée d'antan, transformant ainsi sa vocation sans altérer sa masse architecturale.