14 place Vendôme, Paris 1er
L'hôtel de La Fare, sis au quatorze de la Place Vendôme, n'est pas tant une singularité architecturale qu'un élément intrinsèque d'un ensemble urbain dont la partition fut dictée par l'ambition royale et le génie de Mansart. Érigé en 1704 par Jacques V Gabriel, architecte de renom et membre éminent d'une dynastie de bâtisseurs, pour son beau-père, Mathurin Besnier, avocat au Parlement, l'édifice s'inscrit avec une rigoureuse obéissance dans l'ordonnancement classique imposé à la Place. Les façades et la toiture, aujourd'hui classées, témoignent de cette esthétique de la pérennité, avec ses lignes épurées, sa pierre de taille dont la noblesse dissimule parfois la complexité de son élaboration. C'est une architecture de la retenue, où la magnificence s'exprime par la proportion et l'équilibre plutôt que par l'exubérance. L'hôtel, mitoyen de ses voisins tout aussi prestigieux, participe à la cohérence monumentale de cette place octogonale, un chef-d'œuvre de l'urbanisme du Grand Siècle, où chaque hôtel particulier se devait de respecter une typologie commune, offrant une dialectique subtile entre l'individualité de chaque propriété et la symphonie d'ensemble. Le rapport entre le plein et le vide s'y décline avec une régularité apaisante, les fenêtres s'ouvrant sur la place avec une dignité presque imperturbable. Dès son achèvement, l'hôtel s'engagea dans une valse de propriétaires, un ballet de fortunes et de disgrâces, inauguré par le financier Claude-François Paparel. L'homme, dont les audaces financières propres à la Régence lui valurent un temps une condamnation à mort – finalement commuée en grâce, soulignant la plasticité des jugements de l'époque –, vit l'hôtel être au centre d'une transaction complexe, annulée puis réitérée. Cette succession effrénée de propriétaires, des Paparel aux de La Fare, des Le Tellier de Souvré aux Pourtalès, puis aux Richelieu et aux Say, reflète les bouleversements sociaux et économiques de la haute société parisienne, où la pierre était autant un signe de prestige qu'un actif financier prisé et parfois spéculatif. C'est Constant Say, l'industriel sucrier, qui marqua l'édifice de son empreinte en entreprenant de nombreux travaux d'embellissement au milieu du XIXe siècle. Il fit notamment réaliser en 1865 le plafond du Grand Salon, confié au pinceau de Paul Baudry, peintre académique alors en vogue. Une commande qui trahit un goût pour la magnificence du Second Empire, affirmant une nouvelle forme de prestige, celle de l'industrialisme triomphant, parfois en rupture stylistique avec la sobriété louis-quatorzienne originelle, mais toujours dans l'affirmation du pouvoir. Plus inattendue fut l'occupation partielle du rez-de-chaussée par Madame Barenne, chapelière, dont les créations s'offraient, dit-on, au regard exigeant de l'impératrice Eugénie elle-même. Un contraste saisissant entre la gravité des salons d'apparat et le commerce mondain de la mode, révélant la porosité des usages de ces lieux prestigieux au gré des époques, où le public le plus raffiné venait côtoyer les fastes de l'aristocratie et de la grande bourgeoisie. Aujourd'hui, l'hôtel de La Fare, devenu propriété de la banque américaine JPMorgan Chase and Co en 1916, poursuit sa carrière dans le monde de la finance, reprenant le fil d'une histoire qui l'avait vu naître dans les cercles du pouvoir économique et politique. Un destin qui boucle la boucle, en quelque sorte, rappelant que la Place Vendôme, au-delà de son faste, a toujours été un carrefour d'affaires et de pouvoir, sous des formes diverses. Cet édifice, témoin silencieux des ascensions et des chutes, des audaces et des compromis, maintient une dignité impassible, reflet d'une architecture qui sait traverser les siècles avec une élégance discrète, mais résolue.