13 rue de Nesle Impasse de Nevers 27, 29 rue Guénégaud, Paris 6e
Paris, dans ses strates successives, conserve rarement la mémoire ostensible de ses défenses primitives. L'enceinte de Philippe Auguste, cet écrin de pierre élevé à la fin du XIIe siècle, en est un exemple frappant : un dispositif somme toute conventionnel pour son époque, dont l'ambition première était moins esthétique que purement stratégique. Commencée en 1190 sur la Rive Droite, puis complétée sur la Rive Gauche jusqu'en 1215, sa construction témoigne d'une impérieuse nécessité militaire, celle de prémunir la capitale des appétits des Plantagenêt, particulièrement menaçants depuis le nord-ouest. Le roi, avant son départ pour la croisade, ordonna cet ouvrage, plus par prudence défensive que par une quelconque vision urbanistique d'envergure. Le décalage temporel entre les deux rives souligne une hiérarchisation des menaces, la Rive Gauche, moins urbanisée et moins exposée, ayant été jugée moins prioritaire. Le financement, partagé entre le Trésor royal et la bourgeoisie parisienne pour la Rive Droite, révèle également une collaboration pragmatique pour un coût considérable, mais non démesuré à l'échelle des recettes de la Couronne. Les propriétaires expropriés furent d'ailleurs indemnisés, signe d'une administration déjà structurée. L'aménagement de cette enceinte, en encourageant l'intégration de bourgs et le développement d'espaces comme le quartier des Champeaux, fut un catalyseur d'une croissance urbaine significative, propulsant Paris au rang de plus grande cité médiévale européenne. Elle encapsula même des espaces non encore bâtis, offrant des réserves foncières à la ville en expansion. L'édifice se manifestait par une muraille de six à neuf mètres de hauteur, d'une épaisseur respectable de quatre à six mètres à la base, constituée de deux parements en moyen appareil garnis d'un remplissage de blocage. Elle était couronnée de créneaux et dotée d'un chemin de ronde. Sa physionomie était rythmée par soixante-treize tours semi-cylindriques, espacées d'une soixantaine de mètres, d'environ six mètres de diamètre pour quinze de hauteur, chacune abritant trois étages. Fait notable, les tours de la Rive Gauche présentaient des archères au second niveau, une sophistication défensive absente sur la Rive Droite, suggérant peut-être une réévaluation des besoins ou des moyens durant la période de construction. Aux extrémités fluviales, quatre tours massives – dont la Tour de Nesle à l'ouest et la Tournelle à l'est – veillaient, capables de tendre des chaînes en travers de la Seine pour interdire toute incursion maritime. Les quatorze portes principales, flanquées de tours à base talutée, offraient des passages voûtés, équipés de herses et de vantaux de bois. Sur la Rive Droite, ces portes étaient généralement quadrangulaires, tandis que sur la Rive Gauche, elles formaient de modestes châtelets, déportés vers l'intérieur. Cette fortification, bien que dépourvue de fossé initialement, fut adaptée aux évolutions de l'art de la guerre. Au XIVe siècle, des fossés furent creusés, parfois inondés grâce à des écluses, et les portes furent renforcées par des barbacanes. La cohabitation avec l'enceinte de Charles V, qui la supplanta sur la Rive Droite sans la démanteler, puis sa lente déchéance sur la Rive Gauche, non remplacée avant le XVIe siècle, dénote un pragmatisme financier certain. Le destin de l'enceinte fut celui de bien des ouvrages obsolètes : une progressive résorption par la ville qu'elle avait jadis protégée. Dès le XVIe siècle, François Ier autorisa la démolition des portes et la vente des terrains. Les fossés, se transformant en égouts à ciel ouvert, furent comblés. Les dernières portes, devenues des entraves à une circulation grandissante, disparurent dans les années 1680. L'enceinte s'est alors dissoute dans le tissu urbain, ses pierres réemployées, ses tracés englobés par de nouvelles constructions. Pourtant, cette structure fantôme a laissé une empreinte indélébile. Son tracé, bien que souvent invisible, dicte encore l'orientation de certaines rues, telles la rue Jean-Jacques-Rousseau ou celles des Fossés-Saint-Bernard. Des vestiges subsistent, discrètement intégrés aux édifices modernes, parfois même dans les caves. La plus longue portion visible, rue des Jardins-Saint-Paul, abrite la "tour Montgommery" – on raconte que c'est là que fut emprisonné le capitaine ayant fatalement blessé Henri II lors d'une joute, ajoutant une touche d'ironie tragique à cette robuste, mais finalement éphémère, sentinelle de pierre. L'enceinte de Philippe Auguste, loin d'être un monument spectaculaire, est un palimpseste discret, un rappel des nécessités d'un pouvoir médiéval qui façonna Paris avec une efficacité toute militaire, avant que la ville ne la dépasse.