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Sous-station Bastille

Sous-station Bastille

31 boulevard Bourdon 5 rue de la Cerisaie 18 rue de l'Arsenal, Paris 4e

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice désigné, avec une certaine désinvolture fonctionnelle, comme la sous-station Bastille, présente à l'observateur averti un cas d'étude particulièrement révélateur de l'ambivalence de l'architecture industrielle au tournant du XXe siècle. Sis à un carrefour stratégique du quatrième arrondissement, à la confluence du boulevard Bourdon et des rues de l'Arsenal et de la Cerisaie, ce monument à l'énergie dissimule sous ses atours robustes une fonction résolument pragmatique. Construite en 1911 par Paul Friesé pour la Compagnie du chemin de fer métropolitain de Paris, cette bâtisse est un exemple éloquent de la tentative d'intégration de l'utilitaire dans l'esthétique urbaine parisienne. L'architecte, dont l'érudition transalpine est ici manifestement à l'œuvre, a choisi d'envelopper la charpente métallique, vestige d'une esthétique purement ingénieriale, d'une enveloppe de brique beige. Cette façade, loin de l'austérité brutale que l'on pourrait attendre d'une usine électrique, se pare d'une monumentalité contenue et d'un certain maniérisme. L'arche en plein cintre, couronnée d'une série d'arcatures, évoque sans équivoque une tradition romane, un clin d'œil appuyé aux revivals néo-romans alors si prisés outre-Rhin. Les arêtes des briques, savamment arrondies, modèrent la rigueur des lignes de la façade, tandis que les tourelles d'angle, éléments pittoresques s'il en est, ancrent l'édifice dans une échelle urbaine plus familière, tentant de le parer d'une respectabilité historique plutôt que technique. À l'intérieur, dans ce qui fut le sanctuaire de l'ingénierie électrique, opéraient jadis quatre commutatrices. Ces machines, d'une sophistication remarquable pour leur temps, orchestrèrent la conversion impérieuse du courant alternatif à haute tension, acheminé depuis la centrale thermique de Saint-Denis, en un courant continu de basse tension, indispensable à la bonne marche des rames du métro parisien. Pendant un demi-siècle, ces sous-stations furent les cœurs battants du réseau, œuvrant silencieusement mais efficacement au service de la fluidité urbaine. L'œuvre de Friesé illustre la quête d'intégration de ces nouvelles infrastructures techniques dans un tissu urbain dense et historiquement stratifié. Face à la répulsion esthétique que suscitaient souvent les usines et centrales, il s'agissait de « civiliser » l'utile. Plutôt que d'embrasser une franchise du fer et du verre à la manière des ingénieurs du XIXe siècle, Friesé opte pour un historicisme teutonique, conférant à la bâtisse une dignité quasi ecclésiastique. Ce compromis entre le progrès technique et la tradition formelle est caractéristique de son époque, où l'industrialisation massive cherchait encore ses marques esthétiques dans la capitale. L'évolution de l'édifice est également instructive : le percement de fenêtres au rez-de-chaussée entre 1967 et 1971 témoigne d'une transition, d'une tentative de réhumanisation d'un espace dont la fonction originelle s'éteignait. Et l'inscription aux monuments historiques en 1992, bien tardive, marque finalement une reconnaissance de la valeur patrimoniale de ces architectures de l'ombre, longtemps perçues comme de simples appendices fonctionnels. La sous-station Bastille n'est peut-être pas un chef-d'œuvre au sens académique, mais elle est une pièce éloquente du grand puzzle de l'urbanisme parisien, un témoignage du défi permanent d'intégrer la puissance brute de la modernité à la délicatesse d'une ville historique.