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Théâtre de l'Odéon

Théâtre de l'Odéon

Place de l'Odéon, Paris 6e

L'Envolée de l'Architecte

L'Odéon, cet édifice érigé au cœur du VIe arrondissement parisien, se présente d'emblée comme une assertion architecturale néoclassique, une œuvre de Marie-Joseph Peyre et Charles de Wailly dont la gestation, dès 1767, fut empreinte d'une certaine férocité politique. Conçu non pas comme un simple lieu de spectacle, mais comme l'épicentre d'un nouveau quartier, il devait organiser l'espace urbain autour de sa masse, un maillage de rues convergeant vers sa façade, couronnée d'une place semi-circulaire. L'intention était louable, l'exécution d'une sobriété qui, pour certains, frise l'austérité. Peyre, responsable des extérieurs, y déploie une influence palladienne notable, avec ces pavillons flanqués et reliés par une arche, évoquant la villa Pisani, conférant une dignité sévère à l'ensemble. À l'intérieur, de Wailly conçut une salle en demi-cercle, dite « à l'italienne », introduisant une innovation alors audacieuse : des bancs pour le parterre, bousculant les conventions établies et s'attirant, comme il fallait s'y attendre, les foudres d'une critique conservatrice. Ce détail, d'apparence triviale, révèle une intention de démocratisation du confort, ou du moins une réorganisation de l'expérience spectateur, qui ne fut pas universellement appréciée. Son histoire n'est qu'une litanie de transformations et de renaissances. Inauguré en 1782 par une Marie-Antoinette sans doute peu consciente des bouleversements à venir, il fut le théâtre de la création du subversif "Mariage de Figaro" de Beaumarchais, succès fou malgré le roi, dont l'impact sur les mœurs et les idées politiques n'est plus à démontrer. Mais la Révolution ne l'épargna guère : renommé Théâtre de la Nation, puis de l'Égalité, il vit ses loges démantelées pour un amphithéâtre plus conforme aux idéaux républicains, avant de sombrer sous les flammes en 1799. Ses résurrections successives, par Chalgrin puis Baraguay, ne furent jamais de simples restaurations, mais des réaffirmations d'une présence. L'appellation "Odéon", adoptée en 1796 en référence aux odéons antiques, peut paraître, avec le recul, singulièrement ironique, tant la fortune du lieu fut chahutée. L'anecdote voudrait que Victor Hugo, en 1848, déplorât un Odéon toujours désert, le comparant à un "poisson sur la terre" qui attendrait vainement l'eau. Une critique acerbe qui souligne la difficulté pour un monument de trouver sa place, même au cœur d'une capitale. Pourtant, il fut aussi le creuset de talents, des débuts de Talma à ceux de Sarah Bernhardt, avant que les visions audacieuses d'André Antoine n'y transforment la scène en laboratoire d'expériences scéniques, avec des productions d'une envergure inédite. Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, sous l'égide d'André Malraux, en firent dans les années 1960 le Théâtre de France, un haut lieu de la modernité, où résonnaient les œuvres de Claudel, Ionesco, Beckett, et les notes du Domaine musical de Boulez, le tout sous le regard flamboyant du plafond d'André Masson. Mais le vent de Mai 68 balaya cette ère, avec l'occupation étudiante et le fameux "Barrault est mort" prononcé par l'intéressé. Un épisode qui, au-delà du tumulte, marqua une rupture, et une nouvelle mutation. Depuis, l'Odéon est devenu Théâtre de l'Europe, une institution vouée à la diversité du continent, témoignant d'une capacité admirable, ou peut-être simplement forcée, à se réinventer, comme en atteste l'adjonction des Ateliers Berthier. Un monument à la pérennité de l'art dramatique, malgré les incendies, les critiques et les vicissitudes politiques.