Place de la Gare, Strasbourg
L'architecture ferroviaire, en tant que reflet des ambitions étatiques, trouve à Strasbourg-Ville un exemple éloquent, quoique composite. Cette gare, inaugurée en 1883 sous l'égide de l'administration impériale allemande, s'inscrit pleinement dans le vaste programme urbain de la Neustadt, où elle devait incarner la puissance et le savoir-faire de l'Empire. L'architecte berlinois Johann Eduard Jacobsthal, s'inspirant de la gare centrale de Hanovre, concevait un édifice en grès des Vosges dont les façades, dans un style néo-Renaissance interprété avec une certaine liberté, affichaient une majesté qui se voulait rassurante pour le voyageur et imposante pour l'observateur. Au-delà de sa fonction primaire de transit, elle fut pensée comme un pôle multifonctionnel, intégrant dès ses débuts une gare aux marchandises et un dépôt de locomotives, symbolisant ainsi la rationalité germanique. Le bâtiment voyageurs, originellement doté d'un hall central orné de fresques nationalistes désormais disparues et de statues allégoriques de l'agriculture et de l'industrie, était déjà à la pointe du modernisme, bénéficiant d'un éclairage électrique intégral – une prouesse pour l'époque. Les fastueux salons de l'Empereur, conçus par Hermann Eggert, demeurèrent cependant une sorte de caprice architectural, jamais réellement honorés par les souverains pour lesquels ils étaient destinés, et furent maintes fois réaffectés, témoignant de la fugacité des pouvoirs et de l'adaptabilité contrainte des lieux. Avec le temps, la gare s'est métamorphosée. Après la Première Guerre mondiale, les symboles impériaux s'effacèrent, remplacés par les armoiries strasbourgeoises, un discret rappel des revirements territoriaux. Puis vint l'ère du TGV, exigeant une réinvention radicale. Le projet de Jean-Marie Duthilleul en 2007, une audacieuse verrière de 150 mètres de long et 23 mètres de haut, sorte de cocon transparent que certains surnommèrent le «zeppelin», vint envelopper la façade historique. Cette intervention, récompensée par un Brunel Award, créa une tension architecturale saisissante entre le classicisme du grès et la modernité éthérée du verre et de l'acier. Elle transforma l'édifice en un objet paradoxal : l'ancienne façade, à la fois protégée et démultipliée par le reflet, est désormais perçue au travers d'une membrane contemporaine, une sorte de mise sous vitrine. Ce geste architectural majeur s'accompagna d'une complexe réorganisation des espaces, notamment souterrains, destinés à l'intermodalité et au commerce. La «Galerie à l'En-Verre», censée ouvrir des perspectives vers la façade depuis le sous-sol de la place, connut hélas une réception mitigée, sujette aux infiltrations et au manque d'animation, soulignant parfois les limites des aménagements trop ambitieux. La réfection de la place, désormais plus végétale, tente de contrebalancer la minéralité des infrastructures. La gare de Strasbourg, au-delà de ses évolutions esthétiques et fonctionnelles, conserve sa position de carrefour majeur, capable de brasser des millions de voyageurs, et continue de projeter des ambitions, comme l'ouverture à 360 degrés vers de nouveaux quartiers ou l'extension de ses surfaces commerciales, toujours en quête d'une harmonie entre son héritage impérial et les exigences de la mobilité du XXIe siècle.