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Maison Kammerzell

Maison Kammerzell

16, place de la Cathédrale, Strasbourg

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice Kammerzell, sur la place de la Cathédrale à Strasbourg, se présente comme un singulier assemblage, où le temps et les fortunes diverses ont façonné une façade à pans de bois d'une richesse ostentatoire. Sa première pierre, ou du moins son soubassement, remonte à 1427, témoin d'une époque gothique dont seul le rez-de-chaussée de maçonnerie subsiste. Ce n'est qu'en 1589 que l'aspect définitif, et singulièrement Renaissance pour l'époque, fut achevé sous l'impulsion de Martin Braun, un négociant en fromage sans doute soucieux d'afficher sa prospérité. Les étages supérieurs, véritables dentelles de bois sculpté, déploient alors une encyclopédie visuelle : motifs sacrés et profanes, scènes médiévales, allégories des cinq sens, des âges de la vie, des vertus théologales, et signes du zodiaque. On y croise même des figures d'empereurs ou de héros, de César à Godefroy de Bouillon, un panthéon quelque peu hétéroclite pour une demeure privée. Les fenêtres, parées de vitres en cul-de-bouteille, ajoutent à cette texture une profondeur curieuse, filtrant la lumière d'une manière qui défie la clarté moderne. Le pignon, coiffé de sa poulie, évoque crûment la fonction commerciale initiale de l'édifice, rappelant que même les plus belles façades recèlent des besoins prosaïques. Au tournant du XXe siècle, une restauration de 1892 est venue apposer sur ses façades des peintures polychromes, un geste parfois discuté, tendant à “compléter” l'histoire plutôt qu'à la conserver dans son strict état. L'intérieur, aujourd'hui occupé par un restaurant, conserve lui aussi des traces d'une interprétation passée, avec les fresques de Léo Schnugg datant de 1910, illustrant des épisodes strasbourgeois avec une certaine emphase. La trajectoire de cet immeuble ne se limite cependant pas à sa seule esthétique : en novembre 1938, l'édifice devint le théâtre d'une sombre scène, affichant une inscription “Hunden und Juden verboten”, triste écho des préjugés d'une époque. Cette juxtaposition de l'artisanat exquis et de la bassesse humaine souligne la complexité des lieux chargés d'histoire. La Maison Kammerzell, désormais inscrite au patrimoine mondial, demeure l'un des plus anciens bâtiments de Strasbourg encore en usage, un point d'ancrage visuel et historique, dont la richesse se révèle aussi dans ses paradoxes.