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Pont d'Iéna

Pont d'Iéna

Paris 7e

L'Envolée de l'Architecte

Le Pont d'Iéna, au-delà de sa récente vocation pédestre, porte un nom singulier, fruit d'une ambition impériale décrétée par Napoléon depuis Varsovie en 1807. Cette appellation, commémorant la victoire d'Iéna, évinçait alors des désignations plus prosaïques, telles que « pont du Champ-de-Mars », pour mieux inscrire la gloire militaire dans le paysage parisien. Sa conception initiale, confiée après le décès prématuré de Jacques Dillon à l'ingénieur Corneille Lamandé et réalisé par Zacharie Guillé, visait à relier une colline de Chaillot destinée au Palais du Roi de Rome, finalement non bâti, au Champ-de-Mars et à des institutions projetées sur la rive gauche. Une vision urbanistique audacieuse, mais en partie avortée, qui lui conférait dès l'origine un rôle de jalon symbolique. Livré en 1814, il arbore cinq arches en arc de cercle de vingt-huit mètres, ses tympans étant ornementés d'aigles impériales, dessinées par François-Frédéric Lemot et sculptées par Jean-François Mouret, emblèmes d'une ère de puissance ostentatoire. Ce monument fut l'objet d'une curieuse péripétie en 1815, lorsque le maréchal prussien Blücher, dans un geste de rétorsion post-Waterloo, menaça de le faire sauter. Il fallut l'intervention diplomatique de Louis XVIII, de Talleyrand, de Gouviont-Saint-Cyr, et la menace personnelle du tsar Alexandre Ier de se poster sur l'ouvrage pour dissuader l'ardent militaire. Sauvé, mais rebaptisé « pont de l'École-Militaire » et délesté de ses aigles, il ne retrouva son nom et ses atours qu'à l'avènement de Louis-Philippe. En 1853, le pont se vit enrichir d'une série de quatre cavaliers équestres aux accents historicistes, figurant un Gaulois par Préault, un Romain par Daumas, un Arabe par Feuchère et un Grec par Devaulx. Un panthéon quelque peu hétéroclite qui reflète le goût du Second Empire pour l'allégorie et la mise en scène du passé. L'histoire architecturale du Pont d'Iéna est avant tout celle de ses élargissements successifs, témoignages éloquents des impératifs urbains et des grandes expositions universelles. Une extension provisoire en 1900, par l'adjonction de passerelles métalliques conçues par Jean Résal et Lion, transforma temporairement son profil pour les besoins de l'événement, avant d'être jugée trop fragile pour le trafic régulier et démantelée. Mais c'est en 1935 que l'ouvrage connut sa métamorphose la plus significative : passant de quatorze à trente-cinq mètres, par l'intégration d'éléments de béton qui doublèrent littéralement les piles originelles. Une restructuration radicale, dictée par l'Exposition universelle de 1937, qui, si elle augmenta sa capacité, altéra fondamentalement la finesse de sa ligne originelle au profit d'une masse fonctionnelle. Aujourd'hui, sa récente pétonnisation, entreprise en prévision des Jeux olympiques de 2024 et non sans d'âpres débats politiques et judiciaires, marque une nouvelle étape dans l'histoire de ce pont. De trait d'union stratégique voulu par un empereur, puis de voie de circulation élargie à l'extrême, il se mue désormais en promenade apaisée. Le Pont d'Iéna demeure ainsi un palimpseste architectural, un objet d'étude où chaque couche révèle une intention, un compromis ou une querelle urbaine, sans jamais prétendre à une pureté formelle durable, mais toujours ancré dans le récit mouvementé de Paris.