Voir sur la carte interactive
Ancienne douane

Ancienne douane

Rue de la Douane, Strasbourg

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice, connu localement sous le nom de s'Kaafhüs, se dresse à Strasbourg, bordant l'Ill avec une détermination toute marchande. Sa position stratégique, non loin du pont du Corbeau et de l'ancien marché aux poissons, révèle d'emblée sa vocation originelle : un point névralgique du commerce fluvial. Classé monument historique depuis 1948, il incarne une certaine permanence, non sans avoir traversé d'importantes vicissitudes. Érigé en 1358, sous l'impulsion de la corporation des bateliers, cet entrepôt monumental fut initialement conçu pour contrôler, taxer et stocker les marchandises qui transitaient sur le Rhin. Son emplacement, jadis nommé Salzhof, attestait déjà de son rôle central dans la gestion des denrées, notamment le sel lorrain. Le Kaafhüs, ou maison du commerce, n'était pas seulement un simple entrepôt ; il était la chambre de compensation de son époque, dirigé par un Kaufhausherr choisi parmi l'élite bourgeoise de la ville. C'est ici, au cœur de ce qui fut le plus important bâtiment civil de Strasbourg, que le commerce fluvial médiéval trouva son apogée, avec le tabac à partir du XVIIe siècle, le vin et le poisson comme denrées phares. On y tenait des foires réputées, et l'on y battait même monnaie, signe manifeste de sa prépondérance économique et de sa fonction régalienne non officielle. L'édifice connut ses premières mutations dès 1389 avec un agrandissement notable. Une auberge s'y installa au rez-de-chaussée en 1401, preuve de sa capacité d'adaptation et de son statut de carrefour social. L'incendie de 1497, survenu lors de la foire de la Saint-Jean, fut un coup dur, mais la reconstruction de 1507, financée par l'Œuvre Notre-Dame, témoigna de l'importance capitale que la cité accordait à cet ouvrage. L'architecte municipal Boudhors y ajouta sa touche en 1751, et un dernier agrandissement intervint en 1781, alors que les grues à cages d'écureuil, dispositifs astucieux du XIVe siècle mûs par la force humaine, n'avaient disparu que récemment, laissant la place à des systèmes plus modernes. En 1803, suite au départ des services douaniers, le Kaafhüs devint officiellement l'Ancienne Douane. Son destin changea, le transformant en marché aux vins puis en magasin de tabac, avant de devenir le marché aux poissons de la ville en 1897. Cette succession d'usages, certes moins glorieux que sa fonction originelle, témoigne d'une adaptabilité pragmatique. Le drame survint le 11 août 1944. Gravement endommagée par les bombardements alliés, sa partie est fut presque anéantie. Ce qui aurait pu être sa fin, avec des projets de parking ou d'immeuble moderne, fut heureusement écarté. La reconstruction, menée par Robert Will entre 1962 et 1965, est un exemple intéressant de réinterprétation du patrimoine. Plutôt qu'une réplique exacte, il s'agissait d'une restitution dans un style très légèrement épuré, compromis entre la fidélité historique et les impératifs de la modernité. Cette démarche post-guerre, visant à retrouver l'essence d'un lieu sans en recopier servilement chaque détail, aboutit à une inauguration en 1966. Le bâtiment rénové intégrait un restaurant avec terrasse sur l'eau, une audace architecturale qui n'existait pas à l'origine, ainsi qu'une salle d'exposition de 600 mètres carrés et une salle de conférences, adaptant l'ancienne fonction mercantile aux besoins culturels et gastronomiques contemporains. Le restaurant, malgré un incendie en 2000, fut rapidement restauré, prouvant l'attachement des Strasbourgeois à ce lieu. L'édifice a accueilli le musée d'art moderne et contemporain jusqu'en 1998, et sa partie centrale héberge toujours le restaurant. Plus récemment, en 2014, La Nouvelle Douane, un point de vente de produits agricoles locaux, a investi une partie des lieux, bouclant la boucle avec une vocation commerciale renouvelée, mais cette fois-ci tournée vers le circuit court. L'Ancienne Douane, avec ses murs reconstruits et ses usages transformés, demeure ainsi un témoignage éloquent de la résilience urbaine et de la capacité d'une architecture à se réinventer, sans jamais renoncer à son assise historique au bord de l'Ill. Sa silhouette familière continue de marquer le paysage, discrètement mais avec autorité.