Voir sur la carte interactive
Hôtel Mégret de Sérilly

Hôtel Mégret de Sérilly

106 rue Vieille-du-Temple, Paris 3e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel Mégret de Sérilly, niché dans le tissu complexe du Marais, offre un témoignage éloquent de la propension des financiers du début du XVIIe siècle à emboîter le pas à l'aristocratie, non seulement par l'ascension sociale mais aussi par l'appropriation des formes architecturales qui lui étaient traditionnellement dévolues. Commandité par Nicolas Malebranche père, "créature de Richelieu" et trésorier général, il s'inscrit dans cette mouvance où la fortune fraîchement acquise cherchait sa légitimité dans la pierre. On ne manquera pas de noter le contraste, presque ironique, entre la position pragmatique et matérialiste du père et l'héritage philosophique idéaliste de son fils, le penseur. L'édifice, du moins dans sa substance originelle, est donc un symbole de cette transition sociale et esthétique. Confié à Jean Thiriot entre 1618 et 1621, l'édifice révèle un plan classique, celui de l'hôtel "entre cour et jardin", bien que son exécution trahisse des concessions et des idiosyncrasies. La grande cour d'honneur, d'une longueur notable, est flanquée de ces ailes de services sans lesquelles nulle maisonnée de standing ne saurait fonctionner. Fait singulier, le corps de logis principal affiche un nombre pair de travées, une particularité qui déroge à la "norme" de l'architecture savante de l'époque, laquelle privilégiait l'asymétrie médiane pour marquer l'axe central – un trait qui rapproche peut-être l'hôtel de typologies plus modestes, avant que la distinction ne soit rigoureusement établie. L'irrégularité de la parcelle, contrainte parisienne quasi universelle, a imposé ses ajustements : la façade sur jardin se trouve plus large que son homologue sur cour, et les axes centraux, loin de converger, assument une légère dissonance. L'ensemble, hormis la façade sur rue remaniée ultérieurement, se pare de cette polychromie de brique et de pierre, si caractéristique des constructions nobiliaires des premières décennies du Grand Siècle, lui conférant une patine à la fois sévère et ordonnée. Le XVIIIe siècle, sous l'égide d'Antoine Jean-François Mégret de Sérilly, trésorier général de l'extraordinaire des guerres et lui-même figure influente, voit l'hôtel s'enrichir d'une couche de raffinement et de faste. Pierre-Noël Rousset est alors mobilisé pour orchestrer une redécoration intérieure, dont les aménagements les plus notoires furent ce boudoir pour Madame de Sérilly – paré de lambris de Jules-Antoine Rousseau, d'une cheminée ciselée par Philippe-Laurent Roland, et d'un plafond peint par Jean-Jacques Lagrenée – ainsi qu'un salon tout aussi somptueux. L'histoire, toutefois, a ses caprices : la splendeur de cette époque fut brève. La Révolution française et la guillotine de Mégret de Sérilly en 1794 scellèrent le destin de ces intérieurs. On ne peut s'empêcher de méditer sur le paradoxe d'un tel raffinement, témoignage d'une société à l'apogée de sa richesse, emporté par la violence des temps. Les intérieurs eux-mêmes eurent une destinée des plus singulières, et somme toute, révélatrice de la perception de ces œuvres d'art dans le tumulte des époques. Le boudoir, démonté avec une méticulosité quasi chirurgicale, traversa la Manche pour s'offrir au Victoria and Albert Museum de Londres, tandis que le salon prit le chemin transatlantique pour orner The Breakers, la demeure des Vanderbilt à Newport. Cette dispersion, ce démembrement, est symptomatique de l'évolution des hôtels particuliers parisiens. Au XIXe siècle, nombreux furent ceux qui, à l'instar de Sérilly, furent fragmentés, abritant tour à tour boutiques, manufactures et ateliers, avant qu'un lent mouvement de réhabilitation au XXe siècle ne les restitue, du moins en partie, à leur vocation résidentielle, souvent privée, jamais tout à fait intacte. L'hôtel Mégret de Sérilly demeure ainsi un palimpseste architectural, dont les plus belles pages ont été arrachées pour être exposées ailleurs, fragmentant son récit pour l'enrichir de nouvelles histoires, mais loin de son écrin originel.