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Salle Wagram

Salle Wagram

39, 41 avenue de Wagram 5 rue de Montenotte, Paris 17e

L'Envolée de l'Architecte

La Salle Wagram, plus qu'un simple édifice, se révèle un curieux palimpseste architectural, le dernier témoignage tangible d'une époque où la vie parisienne s'épanouissait dans des bals publics, hors de l'enceinte fiscale des Fermiers généraux. Son histoire débute en 1812, bien avant l'achèvement de l'Arc de Triomphe voisin, sous la forme rudimentaire d'une guinguette exploitant astucieusement son positionnement hors octroi. Ce choix pragmatique d'un vétéran de la Garde impériale, Dourlans, jette les bases d'un lieu dont la vocation à l'agrément ne se démentira jamais, malgré les soubresauts de l'histoire. L'appropriation d'un autel de marbre blanc sculpté, provenant d'une église pillée sous la Révolution, pour servir de comptoir, est une anecdote révélatrice de la désinvolture et de la capacité de recyclage des matériaux et des symboles de l'époque. C'est sous le Second Empire, ère de faste et de grandes transformations urbaines, que la Salle Wagram acquiert sa physionomie actuelle. L'architecte Adrien Fleuret, dont le nom est également associé au Théâtre Marigny, conçoit en 1865 un espace conçu pour la magnificence des bals impériaux. Exit les bosquets d'amour et les tonnelles à lampions, place à une architecture intérieure plus structurée, caractérisée par une voûte parsemée de lustres de Bohême et un plafond orné de peintures, de balustres et de colonnades, un ensemble dont l'intérêt patrimonial fut reconnu par son inscription à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1981. Le rapport entre le plein et le vide y est savamment orchestré pour créer une sensation d'ampleur et de légèreté. L'entrée originelle, un long couloir de près de cent mètres qui serpentait sous le Théâtre de l'Empire depuis l'avenue de Wagram, conférait à l'accès un caractère presque initiatique, une transition vers un espace de célébration. Cette entrée dissimulait d'ailleurs une dualité fonctionnelle, superposant la vaste Salle Wagram à la Salle Montenotte, plus intime et de plain-pied sur sa rue éponyme. Au fil des décennies, cette architecture adaptable a embrassé les manifestations les plus diverses de la modernité. Elle fut le théâtre des premières expositions automobiles, des championnats de boxe où s'illustrèrent des figures comme Marcel Cerdan et Lino Ventura, et des défilés des grands noms de la couture. Mais au-delà de ces divertissements mondains, la Salle Wagram fut également le creuset d'événements d'une toute autre nature : elle accueillit en 1900 le congrès historique de l'Internationale Socialiste, où s'affrontèrent les visions de Jules Guesde et Jean Jaurès, témoignant d'une époque de vifs débats idéologiques. Plus sombrement, elle servit de cadre à des manifestations de triste mémoire en 1942, exposant « Le Bolchevisme contre l'Europe ». Cette capacité du lieu à passer des bals d'apparats de la comtesse de Wagram aux nuits jazzy d'après-guerre avec Louis Armstrong ou Django Reinhardt, puis aux enregistrements symphoniques de Karajan ou aux récitals de Maria Callas, révèle une polyvalence fonctionnelle qui transcende sa composition stylistique initiale. Son acoustique remarquable, bien que fortuitement découverte, a scellé sa réputation de studio d'enregistrement de premier ordre. L'accident du théâtre de l'Empire en 2005 a modifié l'accès originel, remplaçant le corridor mystérieux par un escalier monumental à ciel ouvert, une rupture dans la dialectique de l'intérieur et de l'extérieur qui avait marqué son entrée. La Salle Wagram demeure ainsi un témoin privilégié des métamorphoses de la culture et de la société parisienne, un lieu dont l'architecture, sans être révolutionnaire, a su, par sa robuste adaptabilité et sa discrète prestance, traverser les époques et accueillir un spectre étonnamment large d'activités, reflétant, sans toujours la magnifier, l'évolution de la vie urbaine.