quai Jean Moulin, Rouen
L'édifice qui abrite aujourd'hui le Conseil départemental de Seine-Maritime à Rouen, pensé et édifié entre 1957 et 1965, fut initialement conçu avec l'ambition, somme toute assez courante en ces temps de reconstruction et de projection, de devenir la préfecture de l'an 2000. Une désignation qui, à elle seule, signale une certaine forme d'optimisme technocratique et de rupture revendiquée avec les formes préexistantes. Ce projet s'inscrivait dans une réorganisation urbaine d'ampleur, héritée du plan Gréber de 1943, visant à rééquilibrer les équipements entre les rives droite et gauche de la Seine, une nécessité d'après-guerre activement soutenue par le préfet Jean Mairey. Il ne s'agissait pas seulement d'ériger un bâtiment, mais bien de redessiner un pan de la ville en y ancrant les services de l'État et du département. Les architectes Henri Bahrmann, Raoul Leroy et Rodolphe Dussaux livrèrent un ensemble résolument moderne, où l'on perçoit sans peine les échos des principes corbuséens et de l'approche rationaliste de Marcel Lods. Il ne s'agissait pas tant d'imiter que de s'approprier un vocabulaire formel en vogue, le tamisant à l'aune des exigences locales et fonctionnelles. L'organisation spatiale révèle une composition en plusieurs corps de bâtiments désignés par des lettres, A, B, C, D, ancrés au sol, auxquels s'adjoint une haute tour des archives, s'élançant sur vingt-huit niveaux. Cette verticalité marquée, placée stratégiquement à l'angle d'une des masses horizontales, confère à l'ensemble une silhouette singulière sur la rive gauche, face au fleuve. L'expression des volumes, probablement en béton armé, dénote une recherche de fonctionnalité affirmée, où la clarté structurelle et la modulation des façades devaient tempérer la monumentalité inhérente à la fonction administrative. La protection au titre des monuments historiques, obtenue tardivement en 2020, ne se limite d'ailleurs pas à l'enveloppe extérieure. Elle englobe également des éléments intérieurs significatifs : les cages d'escalier, certains niveaux entiers, les vastes halls, les salles de conférences et de commissions, et même un abri antiatomique, témoignage d'une autre forme d'anticipation, moins glorieuse, propre à cette période. Si l'ambition d'une préfecture futuriste put sembler audacieuse à l'époque, son intégration paysagère et urbaine a sans doute provoqué des débats, comme souvent pour les constructions de cette envergure qui rompent avec le tissu traditionnel. Aujourd'hui, cette inscription patrimoniale confère à l'œuvre une reconnaissance, non pas tant pour son originalité disruptive, que pour sa représentativité d'une époque, d'une pensée constructive, et d'une vision de l'État dans la reconstruction d'après-guerre. C'est le reflet d'une époque où l'administration se voulait le moteur d'une modernité assumée, parfois sans fard. Une rumeur persistante voulait que les couloirs de cet édifice, d'une rationalité parfois implacable, fussent conçus pour orienter subrepticement les administrés, les dirigeant vers l'efficacité des services sans trop de circonvolutions, voire les dissuadant de s'égarer dans les arcanes de la bureaucratie. Une anecdote, sans doute apocryphe, qui illustre la perception d'une architecture au service d'un ordre, parfois austère.