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Église Sainte-Anne-de-la-Butte-aux-Cailles

Église Sainte-Anne-de-la-Butte-aux-Cailles

186 Rue de Tolbiac, Paris 13e

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice Sainte-Anne de la Butte-aux-Cailles se dresse sur une prouesse d'ingénierie souterraine qui, paradoxalement, échappe au regard. Soixante et onze pilotis, plongeant jusqu'à vingt-deux mètres dans le remblai de la Bièvre, ancrent cet ensemble de style romano-byzantin. Une fondation presque démiurgique pour un monument dont l'achèvement fut, lui, remarquablement terrestre et laborieux. Sa genèse, à l'orée des XIXe et XXe siècles, est emblématique d'une période charnière, entre l'urbanisation galopante du XIIIe arrondissement et les tensions socio-politiques préfigurant la loi de 1905 sur la Séparation des Églises et de l'État. L'on s'interroge, non sans une pointe d'ironie, sur la pertinence d'un tel parti stylistique à l'aube du XXe siècle, dans une capitale déjà largement saturée de réminiscences architecturales. La construction, initiée en 1894 sous la houlette de l'architecte Prosper Bobin, fut une odyssée semée d'embûches financières. Les travaux avancèrent à pas comptés, témoignant des compromis incessants entre une ambition pieuse et une réalité pécuniaire contrainte. La façade, élément souvent signifiant de la réception d'un édifice, ne fut achevée qu'en 1898 grâce à la générosité de la famille des chocolatiers Lombart. Elle fut d'ailleurs affublée du sobriquet, non dénué d'une certaine saveur, de « façade chocolat », une désignation pittoresque qui en dit long sur la perception populaire et peut-être sur la fortune de ses bienfaiteurs. Les deux tours, culminant à cinquante-cinq mètres, furent terminées opportunément en 1900, juste à temps pour saluer les fastes de l'Exposition Universelle, et baptisées, en un geste de reconnaissance éternelle, Jules et Honorine, du nom des généreux donateurs. L'ironie voulut que cet édifice, à peine dégagé de ses échafaudages, devienne propriété de la Ville de Paris avant même que ses derniers pinceaux ne sèchent, suite à la loi de 1905. Cette situation ubuesque posa la délicate question du financement des finitions, reléguant l'Église à la position de locataire de son propre temple. Ce n'est qu'en 1912 que l'œuvre put être officiellement consacrée, attestant de la persévérance inébranlable des ecclésiastiques et des paroissiens. À l'intérieur, la volumétrie massive et l'appareil de pierre du style romano-byzantin, quoique conférant une certaine gravité à l'espace, furent tardivement tempérés par l'apport d'un chromatisme vibrant. En 1938, les ateliers Mauméjean y installèrent des vitraux, aux motifs tantôt géométriques, tantôt historiés, injectant une lumière chatoyante et colorée. Ces verrières, ainsi que les mosaïques des autels, offrent une dialectique intéressante entre la massivité de l'enveloppe extérieure et la légèreté visuelle, presque éthérée, de sa parure intérieure, transformant l'austérité perçue en une spiritualité lumineuse. Cet édifice, finalement inscrit aux monuments historiques en 2018, fut longtemps un témoignage discret mais résilient d'un éclectisme fin-de-siècle, ou d'une certaine obstination bienfaisante, ancré dans le paysage singulier de la Butte-aux-Cailles.