81bis,rue de Longchamp, Neuilly-sur-Seine
Les Maisons Jaoul, édifiées par un Charles-Édouard Jeanneret-Gris que l'on nommera Le Corbusier entre 1953 et 1955 à Neuilly-sur-Seine, représentent une inflexion notable, voire une rétractation partielle, des préceptes qu'il avait lui-même édictés. L'emploi de voûtes en briques et de murs porteurs, loin de la légèreté structurelle des « cinq points » et de la dalle libre, marque un retour à une grammaire architecturale plus primale, presque tellurique, une exploration de ce qu'il nommait une architecture « tellurique ». Ce geste architectural audacieux s'inscrit dans une période post-guerre, où l'économie des moyens et la réhabilitation des matériaux bruts dictent de nouvelles formes d'expression. Ces résidences, conçues pour André Jaoul et son fils, sont un manifeste du « béton brut » avant l'heure, où la brique rudimentaire et le béton simplement coffré sont laissés à leur vérité intrinsèque. L'esthétique n'est pas celle du lisse et de l'impeccable, mais celle d'une matière vivante, presque sculptée, dont les imperfections apparentes deviennent le texte même de l'œuvre. C'est une ascèse visuelle, une réhabilitation de la matérialité qui tranche avec la sophistication épurée de ses villas blanches d'avant-guerre. Le Modulor y trouve une application concrète, dictant les proportions sans pour autant gommer l'aspérité des surfaces. Les quelque 300 mètres carrés de chaque entité – la maison « A » pour les parents, protégeant de la rue la maison « B » pour les enfants – orchestrent une dialectique subtile entre protection et ouverture. La maison « A », plus ostensible, sert de bouclier visuel à la « B », instaurant une intimité quasi monacale pour cette dernière. Les voûtes, exposées à l'intérieur, génèrent des volumes complexes, offrant des jeux d'ombre et de lumière d'une certaine noblesse, conférant à chaque espace une identité propre, ancrée. Conçues initialement dès 1937, leur réalisation tardive témoigne d'une exploration de chemins moins conventionnels, où le chantier, avec ses contraintes et ses ouvriers, influence directement le rendu final. C'est l'un des embryons de ce qui sera désigné, plus tard, comme le « brutalisme », un mouvement où la franchise des matériaux s'érige en principe éthique et esthétique. Le Corbusier y expérimente une nouvelle « poétique », celle du matériau laissé à nu, dans sa rusticité et sa force. L'acquisition par Lord Palumbo en 1987, puis leur restauration minutieuse, souligne leur valeur patrimoniale, confirmée par leur inscription au titre des monuments historiques sous l'impulsion d'André Malraux. Cet intérêt institutionnel pour une œuvre longtemps perçue comme austère, voire rébarbative, illustre la lente maturation de l'appréciation critique. Les Maisons Jaoul ne séduisent pas au premier regard ; elles exigent une contemplation, une compréhension de leur radicalité et de leur contribution au paradigme architectural du XXe siècle. Elles demeurent, en quelque sorte, une leçon de modestie constructive et d'expression matérielle brute, loin des fulgurances lyriques et des utopies urbaines de ses créations antérieures.