9 rue du Faubourg-Poissonnière, Paris 9e
La Maison Trouard, sise au 9 de la rue du Faubourg-Poissonnière, se présente moins comme un éclat de génie singulier que comme un témoignage éloquent d'une période charnière de l'architecture parisienne. Érigée en 1758, cette demeure incarne avec une certaine retenue les premières velléités d'un mouvement qui allait balayer les dernières arabesques du rococo pour embrasser une rigueur nouvelle, marquant une rupture notable avec le style Louis XV encore dominant. Son architecte, Louis-François Trouard, venait tout juste de rentrer de son Grand Tour romain, sans doute imprégné des leçons d'une antiquité redécouverte et d'un classicisme que l'Italie n'avait jamais tout à fait abandonné. Il bâtit cette résidence pour son père, Louis Trouard, sculpteur marbrier ordinaire du roi, ce qui n'est pas un détail anodin. Le Faubourg-Poissonnière était en effet le théâtre d'une ascension sociale remarquable pour ces dynasties d'artisans. Les Trouard, à l'instar des Adam et des Leprince, y bâtissaient des fortunes qui, nous dit-on, pouvaient rivaliser avec celles d'un président de parlement, démontrant comment l'habileté manuelle et le sens des affaires pouvaient se traduire en une puissance économique et une reconnaissance sociale, leur permettant de commander des architectures qui annonçaient les goûts d'une nouvelle élite parisienne. C'est ici que la Maison Trouard prend toute sa valeur. Elle rompt de manière délibérée avec les exubérances du style Louis XV, offrant une façade où la sobriété le dispute à une élégance naissante. On y discerne les prémices de ce que l'on nommera plus tard le néoclassicisme, mais que les contemporains désignaient alors, avec une précision révélatrice, comme le « style grec ». La frise de grecques, motif géométrique par excellence, en est l'illustration la plus manifeste : une affirmation de la ligne droite, de la répétition ordonnée, opposée aux courbes capricieuses et aux asymétries de la période précédente. Cette volonté d'épuration formelle, de retour à une grammaire classique, se retrouvait chez des confrères illustres de Trouard, tels Pierre-Louis Moreau-Desproux, Marie-Joseph Peyre, ou Charles De Wailly, qui tous participaient à cette décantation stylistique. L'analyse de l'édifice, bien que modeste en détails conservés, révèle une dialectique entre un extérieur désormais plus plan, plus réfléchi dans sa composition, et des intérieurs dont on peut supposer qu'ils privilégiaient une ornementation plus contenue, des volumes plus distinctement délimités. Les matériaux, s'ils restaient nobles – pierre de taille pour la structure, marbre pour certains éléments décoratifs, héritage familial oblige – étaient désormais mis au service d'une clarté formelle plutôt que d'une ostentation virtuose. L'histoire de la famille Trouard est aussi celle d'une spéculation immobilière audacieuse : le père possédait déjà un immeuble voisin, et Louis-François construisit une seconde maison pour ses parents, au 1 rue du Faubourg-Poissonnière, quelques années plus tard. Cette dernière, malheureusement détruite en 1841, nous prive d'un autre jalon de cette évolution. Que la maison du 9 rue ait été louée dès 1768 au président de Mesnières témoigne de son prestige immédiat et de l'attrait de cette nouvelle esthétique auprès d'une bourgeoisie et d'une noblesse éclairées. L'inscription aux monuments historiques en 1927 vient reconnaître, bien tardivement, son importance en tant que rare vestige d'une période de transformation radicale. La Maison Trouard, sans être un manifeste tapageur, est donc un objet d'étude précieux, une page peu soulignée mais essentielle de l'histoire du goût parisien, marquant l'adieu aux grâces du rococo et l'avènement d'une nouvelle ère de rigueur formelle.