103 cours Victor-Hugo 44 rue Saint-James, Bordeaux
La Grosse Cloche, à Bordeaux, ne se contente pas d'être un simple repère urbain ; elle incarne une superposition singulière de fonctions et d'époques, témoin d'une histoire civique parfois tumultueuse. Cette structure, qui fut d'abord une porte du rempart médiéval, la Porte Saint-Éloi du XIIIe siècle, puis un beffroi municipal, demeure l'un des rares vestiges civils médiévaux de la ville, au côté de la Porte Cailhau. Elle se dresse, imposante, avec ses deux tours circulaires de quarante mètres de hauteur, couronnées depuis l'incendie de 1755 par un crénelage et un campanile aux allures de poivrière, remplaçant des agencements antérieurs plus simples. L'édifice, maintes fois remanié entre le XVe et le XVIIe siècle, a vu sa vocation évoluer. De point de passage pour les pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle, comme en témoigne la rue Saint-James voisine, il est devenu le cœur sonore de l'administration bordelaise. C'est d'ici que les magistrats réglaient le temps de la ville, sonnant l'ouverture des vendanges ou l'alerte en cas d'incendie. Une fonction emblématique, si bien que cette cloche figure sur les armoiries de la cité. Son importance était telle qu'elle servit d'instrument de punition royale ; le roi Henri II, excédé par la révolte des Pitauds en 1548, la fit retirer et briser, un affront qui ne manqua pas de ramener les Bordelais à l'ordre, jusqu'à son retour acclamé en 1561. Au-delà de son rôle historique, l'architecture elle-même offre quelques détails notables. Au centre de la baie abritant la cloche, une grille en fer forgé du XVIIIe siècle affiche les armes de la ville. Sur la face nord, subsistent d'expressives gargouilles du XVe siècle, accompagnées d'inscriptions gravées sur marbre noir datées de 1592. Au sommet, une girouette arbore le léopard anglais, emblème de l'ancienne Guyenne. L'horloge, conçue en 1759 par le mathématicien Paul Larroque, et son cadran à équation solaire, ajoutent à la complexité de cet ensemble. La cloche actuelle, fondue en juin 1775 par Turmeau, est une pièce monumentale. Pesant près de huit tonnes et mesurant deux mètres en hauteur comme en diamètre, elle est classée Monument Historique depuis 1991. Sa masse considérable contraint aujourd'hui ses sonneries à des occasions rares et solennelles – commémoration du 8 mai 1945, visite du Général de Gaulle en 1961, et, plus récemment, les premiers dimanches du mois. Elle est le symbole vocal de la cité, inscrivant dans l'air, par ses six vers gravés, la permanence de ses fonctions : « J'appelle aux armes, J'annonce les jours, Je donne les heures, Je chasse l'orage, Je sonne les fêtes, Je crie à l'incendie. » Un testament sonore, muet la plupart du temps, mais dont l'écho continue de définir l'esprit de Bordeaux.