72, 74, 76 boulevard de Rochechouart 1, 3 rue de Steinkerque, Paris 18e
L'Élysée-Montmartre, édifice inauguré en 1807 sur un boulevard Marguerite-de-Rochechouart alors bien moins congestionné, débuta son existence comme une simple salle de bal. Sa configuration initiale, articulée autour de trois corps de bâtiment et d'un vaste jardin, évoque une typologie de divertissement populaire où l'air libre conservait encore ses droits sur l'enfermement du spectacle. C'est ici, sur les parquets de cet établissement, que le quadrille naturaliste, embryon du cancan, connut ses premières exubérances, attirant l'œil de Joseph Oller et Charles Zidler qui, pragmatiques avant d'être visionnaires, y puisèrent une partie de leurs talents – dont la fameuse La Goulue – pour lancer le Moulin-Rouge, créant ainsi un concurrent direct dont l'aura ne ferait qu'éclipser son aîné. Une ironie du sort que ce transfert de substance. L'édifice, du reste, fut si emblématique qu'il inspira Zola pour son *L'Assommoir* et devint un sujet récurrent pour Toulouse-Lautrec, ancrant sa matérialité dans l'imaginaire artistique du XIXe siècle. Il servit même de forum aux agitations révolutionnaires sous la Commune, preuve que la frivolité architecturale peut parfois accueillir les plus graves débats. Une première mutation structurelle significative survint en 1894 avec la suppression du jardin au profit du Trianon-Concert, densifiant l'empreinte urbaine du lieu. Puis, en 1897, l'architecte Édouard-Jean Niermans, avec un sens certain de l'économie constructive, réaménagea l'Élysée-Montmartre en réemployant l'ossature métallique du Pavillon de France, vestige de l'Exposition universelle de 1889. Cette démarche, bien au-delà de la simple réhabilitation, est une belle illustration de la capacité d'adaptation et de réutilisation des structures, un palimpseste architectural où l'éphémère de l'exposition se fond dans la pérennité du spectacle. Après un incendie en 1900, l'intérieur fut orné de décors modern-style et rococo, un éclectisme caractéristique des salles de l'époque qui cherchaient à conjuguer faste et fonctionnalité. La façade, quant à elle, se distingue par un bas-relief, curieuse réminiscence du bal Mabille, greffée comme une anecdote pétrifiée sur l'épiderme du bâtiment, offrant une profondeur historique non dénuée de singularité. L'histoire récente de l'Élysée-Montmartre fut marquée par un drame. L'incendie de 2011, d'une trivialité désarmante – un terminal de carte bancaire défectueux – dévasta l'intérieur, déformant sa structure métallique et détruisant toiture et murs. Cependant, la façade, épargnée, et son inscription aux monuments historiques depuis 1988, garantirent une résurrection. La réouverture en 2016, après des travaux considérables et un investissement de huit millions d'euros, n'est pas une simple reconstruction mais une réaffirmation de l'identité du lieu. Aujourd'hui, avec ses 1380 places debout, il continue d'ancrer son existence dans le paysage des nuits parisiennes, un phénix architectural qui, à travers les âges et les flammes, maintient sa vocation première de carrefour des expressions, témoignant d'une persévérance certaine, sans jamais cesser d'être un sujet d'observation pour l'amateur d'histoire urbaine.