160 chemin de Lestang, Toulouse
Le Château de Reynerie, édifié entre 1781 et 1783, se manifeste comme une expression architecturale tardive du XVIIIe siècle, une folie ostentatoire dont la conception emprunte autant à l'élégance parisienne qu'aux matériaux locaux toulousains. Son commanditaire, Guillaume Dubarry, beau-frère par alliance de la sulfureuse favorite de Louis XV, sut intelligemment capitaliser sur les largesses royales pour ériger cette demeure, fruit d'une fortune soudaine et d'une ambition de représentation. La somme conséquente octroyée par le souverain, sous couvert d'une vente fictive, permit à Dubarry de transformer ce domaine du XVIIe siècle en un manifeste de son nouveau statut social, une démarche courante pour les parvenus de l'époque cherchant à asseoir leur légitimité. L'édifice principal déploie un corps de logis d'une régularité remarquable, un rectangle aux façades rythmées par sept travées. L'avant-corps côté cour, d'une discrétion quasi insaisissable, signale l'entrée vers un grand vestibule. À l'opposé, la façade orientale s'anime d'une rotonde gracieuse, annonçant le grand salon, une figure architecturale prisée pour sa capacité à diluer les frontières entre l'intérieur et l'espace paysager. Les refends horizontaux, les arcades de pierre et les guirlandes sculptées, conjugués à une corniche puissante et un garde-corps balustré, confèrent à l'ensemble une dignité classique tempérée par une certaine légèreté ornementale. Si la typologie s'inspire manifestement de modèles parisiens, le choix des briques et des parements de pierre ancre l'œuvre dans une tradition locale, offrant un dialogue singulier entre aspiration et terroir. Le plan intérieur révèle une quête de fluidité et de simplicité fonctionnelle, typique des recherches du siècle. L'axe central est affirmé par l'enfilade du vestibule carré, autrefois paré de faux marbres, et du salon en rotonde, tous deux enrichis de stucs délicats. Les pièces de réception sont ainsi magnifiées, tandis que les appartements privés de Guillaume Dubarry et de sa seconde épouse, Madeleine Lemoine, ainsi que la bibliothèque et la salle à manger, s'organisent symétriquement de part et d'autre. L'absence de pièces de service au sein du corps principal, reléguées dans l'ancien château du XVIIe siècle transformé en communs et relié par une galerie de bois, souligne la volonté d'une habitation entièrement dédiée à l'art de vivre et à la représentation, une distinction nette entre le noble et l'utile. Les décors intérieurs, des parquets aux boiseries et aux dessus de portes peints en grisaille évoquant les saisons ou les arts, reflètent un goût raffiné pour le répertoire Louis XVI. L'inventaire révolutionnaire du mobilier d'époque, aujourd'hui en grande partie dispersé mais dont quelques pièces subsistent au musée Paul-Dupuy, témoignait d'un luxe comparable aux plus élégants salons de la capitale. Les jardins, par leur composition duale – à la française en contrebas, à l'anglaise sur la terrasse supérieure –, illustrent la transition des styles paysagers et le goût pour l'exotisme. Les essences rares, telles les tulipiers de Virginie ou les ginkgo biloba, rappellent les lointains voyages de Dubarry, notamment son séjour à Saint-Domingue. Le système hydraulique, aujourd'hui en partie disparu, avec son pavillon des eaux et ses canaux convergeant vers un nymphée en forme de grotte, attestait d'une maîtrise sophistiquée des ressources naturelles et d'une conception pittoresque de l'agrément. L'histoire récente du domaine, marquée par l'amputation de son parc lors de la création de la ZUP du Mirail dans les années 1960, puis par l'acquisition progressive par la ville de Toulouse, révèle les défis de conservation face à l'urbanisation galopante. La reconversion de l'orangerie en appartements, puis le rachat total par la municipalité en 2008 en vue d'une restauration, témoignent d'une reconnaissance tardive mais essentielle de ce patrimoine. Reynerie demeure une pièce significative de l'architecture toulousaine du XVIIIe siècle, offrant un aperçu des aspirations et des contraintes d'une époque charnière.