31-31bis rue Campagne-Première passage d'Enfer, Paris 14e
Au 31 de la rue Campagne-Première, la façade ne s'impose pas par la monumentalité de la pierre de taille, mais par une vibration colorée, presque organique. C'est une peau de grès cérame flammé, dont les teintes polychromes, allant du sable à l'ocre, sont la signature du céramiste Alexandre Bigot. Nous sommes en 1911, et l'architecte André Arfvidson livre ici une interprétation assagie, presque rationaliste, de l'Art nouveau. L'édifice est un manifeste discret de la modernité technique de son temps. Son ossature, non visible mais essentielle, est en ciment armé. C'est cette structure qui libère le plan et la façade, autorisant le percement de ces immenses verrières en arc qui rythment chaque niveau. Le but n'est pas seulement esthétique ; il est fonctionnel. L'immeuble est conçu pour une clientèle spécifique : cette communauté d'artistes qui, délaissant Montmartre, a fait de Montparnasse son nouveau territoire. Le promoteur, Charles Henry Bréal, et son architecte ne visaient cependant pas la bohème miséreuse. Les appartements en duplex, équipés de tout le confort moderne – ascenseurs, chauffage central, téléphone dans la loge – s'adressaient à une élite artistique et intellectuelle établie, capable de s'offrir à la fois un lieu de vie et un atelier baigné de lumière. Arfvidson lui-même précisait que ces volumes généreux séduisaient autant les « gens du monde » et les collectionneurs que les artistes. On saisit alors la subtile dialectique du projet : une architecture de la modernité et de la création, mais aussi un produit immobilier de prestige. La façade, d'ailleurs, ne manqua pas d'être remarquée, obtenant le deuxième prix du concours de façades de la ville de Paris en 1912, une consécration officielle qui servait autant l'art que le commerce. On raconte que Man Ray, qui y vécut, fut particulièrement sensible à la qualité de la lumière changeante que ces verrières dispensaient, une lumière devenue matière première de son œuvre photographique. Plus tard, le sculpteur César y installera son atelier, trouvant dans ces espaces la hauteur nécessaire à ses compressions monumentales. Cet immeuble représente une transition. Il utilise une structure moderne que Le Corbusier portera à son paroxysme, mais la recouvre encore d'un parement artisanal hérité de l'Art nouveau. Il n'a pas la radicalité du Mouvement Moderne, mais il a déjà abandonné la symétrie contraignante du modèle haussmannien. C'est une œuvre charnière, intelligente, qui incarne à la perfection le paradoxe d'un Montparnasse à la fois créatif et déjà conscient de sa propre valeur marchande.