138 rue de Grenelle, Paris 7e
L'Hôtel de Noirmoutier, sis rue de Grenelle, se révèle moins comme une exclamation architecturale que comme une affirmation subtile de l'élégance Régence, période charnière où l'ostentation du Grand Siècle céda la place à une recherche plus intime de confort et de proportion. Érigé entre 1721 et 1724 par Jean Courtonne pour Antoine François de La Trémoille, duc de Noirmoutier, l'édifice est avant tout le fruit d'une commande singulière. Saint-Simon, avec son sens de l'observation parfois perfide, ne manqua pas de noter la prouesse de ce duc aveugle, qui, dit-il, « régla la distribution et les proportions », allant jusqu'à choisir les étoffes « au tact ». Cette anecdote, au-delà de sa pittoresque, souligne une conception de l'espace profondément ancrée dans la perception sensorielle et une exigence de fonctionnalité rare. Courtonne, plus praticien qu'idéologue mais non dénué de principes – qu'il consignera plus tard dans son « Traité de la perspective pratique » –, conçut ici une demeure à l'esthétique mesurée. La façade principale, rythmée par une composition de sept travées centrales au premier étage, se distingue par une sobriété qui contraste avec la richesse des matériaux choisis : la robustesse du calcaire de Vaugirard pour les soubassements, la finesse d'Arcueil pour l'assise du rez-de-chaussée et l'éclat du calcaire de Saint-Leu pour les élévations. Cette hiérarchie des pierres n'était pas seulement esthétique ; elle répondait à des impératifs techniques et à une démonstration, certes discrète, d'opulence. L'hôtel, dans sa configuration initiale, offrait une dialectique du plein et du vide équilibrée, prélude aux raffinements du rococo sans en adopter l'exubérance. L'histoire de Noirmoutier est aussi celle de ses métamorphoses. L'agrandissement opéré par Mademoiselle de Sens peu après 1734 témoigne de l'évolution des mœurs et des besoins, altérant sans doute la pureté originelle des intérieurs par des décors plus conformes aux goûts du milieu du XVIIIe siècle. Mais la transformation la plus notable, et peut-être la plus irrévérencieuse pour la vision de Courtonne, fut la surélévation des ailes encadrant le corps de logis par André Renié au milieu du XIXe siècle. Une intervention dictée par des nécessités fonctionnelles, certes, mais qui rompit l'équilibre initial, alourdissant la silhouette pour répondre aux exigences d'un État en quête d'espaces rationalisés, l'hôtel étant alors dévolu à l'École d'application d'État-Major. Ces adjonctions révèlent l'inévitable compromis entre l'intégrité stylistique et l'adaptabilité pragmatique. Ses occupations successives, de la famille princière aux gardes du corps royaux, des ambassadeurs espagnols et siciliens au Maréchal Foch – qui y résida près de dix ans – et enfin à la préfecture de Paris, confèrent à l'Hôtel de Noirmoutier une trajectoire emblématique des fortunes immobilières du faubourg Saint-Germain. De bien national acquis par un marchand de vin durant la Révolution, il est repassé dans le giron de l'État, attestant la pérennité de l'édifice face aux soubresauts de l'histoire. Classé monument historique, l'hôtel demeure un témoin précieux, quoique modifié, de l'architecture Régence. Il ne clame pas sa grandeur, il la laisse transparaître par son ordonnance, par l'intelligence de sa conception originelle et par la dignité avec laquelle il a traversé les siècles, servant aujourd'hui encore de cadre solennel à la haute administration, un destin somme toute conforme à sa première vocation d'hôtel particulier d'envergure.