21 rue de Richelieu 10 rue Molière, Paris 1er
L'Hôtel Dodun, discrètement ancré entre la rue de Richelieu et la rue Molière, offre une étude de cas éloquente sur l'évolution de l'hôtel particulier parisien et les vicissitudes de son appropriation. Sa configuration tripartite, avec un corps de bâtiment sur chaque rue et une aile en retour reliant les deux, révèle une parcelle exploitée avec une intelligence spatiale propre au XVIIIe siècle, cherchant à maximiser l'ouverture sur le tissu urbain tout en préservant l'intimité de la cour intérieure. Ce parti pris de la double façade d'apparat, même si la plus notable s'affiche rue de Richelieu, est révélateur de la volonté d'afficher une certaine prestance dans un contexte urbain dense. Commandité en 1727 par Pierre Dodun, receveur général des finances, un homme dont la fortune permettait sans doute les fantaisies d'un architecte de renom, l'édifice remplaça une construction du siècle précédent. Le projet fut confié à Jean-Baptiste Bullet de Chamblain, figure moins flamboyante que d'autres de son temps, mais dont la maîtrise de l'ordonnancement classique, teinté d'une élégance Régence, est ici palpable. Son œuvre, si elle ne révolutionne pas l'esthétique, excelle dans la composition harmonieuse des volumes et l'intégration des éléments décoratifs. Le grand escalier, véritable pièce maîtresse du bâtiment sur la rue de Richelieu, en est le témoignage le plus manifeste. Déployé sur deux étages, avec sa rampe en ferronnerie d'art et ses détails de mouluration et de sculpture sous un plafond travaillé, il constitue un exemple significatif du style Régence, cette transition raffinée entre la majesté louis-quatorzienne et la légèreté rocaille. Sa qualité fut d'ailleurs reconnue précocement par Eugène Atget, qui en fit un sujet de documentation dès l'aube du XXe siècle, signalant son intérêt patrimonial bien avant toute inscription officielle. Les inscriptions aux Monuments historiques, échelonnées en 1925 puis en 1946, ont cherché à préserver ces vestiges d'une époque révolue. Cependant, la conservation ne fut pas sans compromis. Il est piquant de constater que les plus beaux lambris originels, autrefois fleuron des salons de Dodun, ont été dépecés et vendus à la fin du XIXe siècle, dispersés entre l'Hôtel de Breteuil – aujourd'hui ambassade d'Irlande – et la lointaine Waddesdon Manor en Angleterre. Un sort commun, hélas, pour bien des intérieurs parisiens dont la valeur marchande l'emportait sur l'intégrité historique, signe éloquent des bouleversements sociaux et économiques. Reste, comme une anecdote touchante et prosaïque, la poulie conservée sur la mansarde côté Richelieu, vestige d'une logistique quotidienne révolue, d'un temps où le levage des marchandises se faisait à la force du bras. L'histoire post-Dodun de l'hôtel est celle d'une mutation constante, typique du patrimoine parisien. Après le passage de l'orfèvre Louis-Isidore Choiselat au début du XIXe siècle, et une brève période où il accueillit le prestigieux Café de la Régence, l'édifice vit s'établir en ses murs, à la fin des années 1950, les éditions communistes « Les Éditeurs réunis » – un contraste idéologique et social saisissant avec sa vocation première. Son acquisition par l'État français en 1948 pour y installer une poste, puis son rachat par la Ville de Paris en 2006 pour y aménager des logements sociaux, parachève sa transformation. De la demeure d'un financier à un lieu de vie collective moderne, l'Hôtel Dodun a su, ou du moins a dû, s'adapter, offrant désormais des "logements à loyer modéré" là où l'opulence Régence dictait autrefois l'art de vivre.