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Imprimerie Mame

Imprimerie Mame

49 boulevard Preuilly, Tours

L'Envolée de l'Architecte

L'histoire de l'imprimerie Mame à Tours se lit comme un condensé des convulsions et des renaissances architecturales du XXe siècle en France. D'une entreprise familiale ancrée dans le XIXe, prospérant au point d'envoyer ses fumées sur la ville, elle fut deux fois anéantie par la guerre avant de s'offrir une réincarnation audacieuse et résolument moderne. L'entreprise Mame, fondée en 1796, représentait la puissance industrielle du XIXe siècle, un vaste complexe où le papier se transformait en culture de masse. Ses destructions successives durant la Seconde Guerre mondiale, d'abord par un incendie en 1940, puis par les bombardements alliés en 1944, furent des coups de grâce qui auraient pu sceller son destin. Mais Alfred Mame, de la quatrième génération, choisit la renaissance. C'est ainsi qu'en 1950, sur un site de trois hectares et demi en bord de Loire, émergea une nouvelle icône industrielle, fruit de la collaboration entre l'architecte Bernard Zehrfuss et le génie constructeur Jean Prouvé, avec l'apport artistique d'Edgard Pillet. Leur œuvre se distingue par une organisation spatiale claire : une tour administrative, abritant les fonctions tertiaires et le prestige de la direction, et un vaste atelier, véritable nef de production, reliés par une passerelle. La structure des ateliers, caractéristique de l'après-guerre, adopte le béton brut, déployant une ossature modulable de poteaux et de poutres, créant un volume intérieur de plus de cinq mille mètres carrés. L'éclairage de cet espace colossal fut résolu par une innovation majeure de Jean Prouvé : six cent soixante-douze sheds préfabriqués en aluminium, montés sur une charpente métallique. Ce système, une première européenne, n'assurait pas seulement une lumière zénithale uniforme ; il incarnait une philosophie de la préfabrication industrielle, de l'optimisation des ressources et de l'efficacité constructive, répondant aux impératifs d'une reconstruction rapide et économique. Au sommet de la tour administrative, Prouvé positionna quatre pavillons également en aluminium, légers et aériens, dotés de baies vitrées et de hublots colorés. Ces constructions, abritant le bureau du directeur et la salle de réunion, conféraient au bâtiment une allure futuriste, presque aérienne. La toiture de la salle de réunion, audacieusement débordante, épousait la forme d'une coque, une prouesse technique et esthétique. L'intérieur n'était pas en reste. Edgard Pillet, peintre abstrait, anima les cloisons des ateliers de fresques aux teintes primaires – jaune, bleu, blanc, gris, noir – conférant une dimension artistique à l'environnement de travail. Son mobilier de bureau, conçu à partir de tubes métalliques, complétait cette esthétique moderniste, mariant fonction et forme. Cette symbiose entre vision architecturale, ingénierie d'avant-garde et intégration artistique ne manqua pas d'être reconnue. En 1954, l'ensemble fut honoré du grand prix d'architecture industrielle de Milan, consacrant son statut de référence. Aujourd'hui, l'ancienne imprimerie Mame, inscrite au titre des monuments historiques, a entamé une nouvelle mue. Transformée en Cité de la création et de l'innovation, elle témoigne de la capacité des édifices industriels à se réinventer, prouvant que la pérennité architecturale ne réside pas seulement dans la conservation de l'ancien, mais aussi dans l'adaptation éclairée de ses formes aux usages contemporains, un cycle constant de destruction, de création et de réinvention.