30 rue du Faubourg-Poissonnière, Paris 10e
L'Hôtel Chéret, ou Benoît de Sainte-Paulle, au 30 rue du Faubourg-Poissonnière, ne se révèle pas d'emblée comme une œuvre unitaire, mais plutôt comme le sédiment d'ambitions successives et de contraintes topographiques surmontées avec une certaine ingéniosité. Sa genèse même est un cas d'étude de la spéculation immobilière du XVIIIe siècle, initiée en 1772 par Claude-Martin Goupy, qui dut d'abord entreprendre un nivellement considérable. Le terrain, ancienne friche maraîchère, gisait un mètre et demi sous le niveau du faubourg et deux mètres sous celui de la rue d'Hauteville, imposant une entreprise de terrassement non négligeable avant toute édification. C'est sur ces fondations laborieuses que Nicolas Lenoir esquissa les plans de l'hôtel dès 1773, un projet qui ne fut achevé que cinq ans plus tard. L'édifice, dans sa configuration classique d'hôtel particulier parisien, présente une façade sur rue de sept travées, percée d'une porte cochère discrète. Cette dernière mène à une cour d'honneur de dimensions généreuses – quarante-cinq mètres de profondeur pour quinze de largeur – flanquée de deux ailes basses. Le corps de logis principal, au fond de la cour, s'impose par ses cinq travées et son perron central, dont l'ascension de cinq marches mène à une entrée encadrée de colonnes ioniques. Un examen attentif des élévations révèle une stratigraphie architecturale : initialement couronné d'une terrasse, le pavillon principal fut par la suite coiffé d'une toiture mansardée, altération fréquente, dictée parfois par la mode, souvent par la nécessité pratique d'un espace supplémentaire. Les petits pavillons d'origine, à un seul niveau, ont également été rehaussés, témoignant d'une évolution opportuniste de l'ensemble, loin de la pureté formelle d'une conception d'un seul jet. Ce qui fut autrefois la façade arrière, presque un double de celle sur cour, s'ouvrait sur un jardin d'une ampleur désormais révolue, s'étendant sur près de cent mètres jusqu'à la rue d'Hauteville. Ce jardin recélait une particularité topographique notable : une cuvette en pente douce, rappelant et intégrant le niveau naturel du sol avant son rehaussement pour la construction. Cette disposition, audacieuse, révèle une tentative de dialogue avec le site originel, avant que l'urbanisation galopante ne vienne l'amputer inexorablement, puis le faire disparaître après 1872. L'histoire du lieu est par ailleurs émaillée de rebondissements pécuniaires et sociaux : après Benoît de Sainte-Paulle, le trésorier de l'ordre du Saint-Esprit, Jean-François Caron, y fit ajouter des ailes par Antoine-François Peyre avant de finir incarcéré à la Bastille pour faillite frauduleuse. L'hôtel passa ensuite aux mains de François-Nicolas Lenormand, puis à sa veuve, la célèbre Marie-Louise O'Murphy, ancienne favorite de Louis XV, dont le destin romanesque contrastait singulièrement avec la rectitude classique de l'architecture. Loué au général Ney pour y célébrer son mariage en 1802, puis acquis par un banquier, l'édifice est aujourd'hui une illustration de la capacité de l'architecture à traverser les âges et les fonctions, terminant sa course, non sans une certaine ironie, en logements sociaux gérés par la Ville de Paris. Une trajectoire, somme toute, symptomatique des hôtels particuliers parisiens.