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Château des Ternes

Château des Ternes

17, 19 rue Pierre-Demours 28 rue Bayen, Paris 17e

L'Envolée de l'Architecte

Le Château des Ternes, singulier vestige niché au cœur du 17e arrondissement, offre moins l'image d'une demeure seigneuriale figée que celle d'un palimpseste architectural, témoin des ambitions et des déprédations de l'expansion parisienne. Son existence débute discrètement au XIVe siècle comme une « villam externam », une ferme résolument à l'écart de l'enceinte urbaine. La guerre de Cent Ans la dote de « solides murailles », attestant d'une fonction éminemment pragmatique de fortification, loin des grâces ornementales. Pierre Habert, au XVIe siècle, la transforme en une demeure plus vaste, agrémentée de tourelles et d’un pont-levis ; une ébauche de château, encore ancrée dans une esthétique défensive, où le plein des murs primait sur la lumière des baies. C’est Pomponne de Mirey, au début du XVIIIe siècle, qui lui confère l’allure classique que l’on devine encore aujourd’hui. Les fossés sont comblés, le pont-levis disparaît, laissant place à un manoir aux volumes plus articulés, aux lignes épurées, avec son avant-corps, ses baies en plein cintre et ses combles mansardés, réinterprétant le répertoire classique avec une certaine tenue provinciale. Le Château des Ternes devient alors cette villégiature de campagne recherchée pour l'« air pur » et le « calme », à l'instar d’Ange Laurent Lalive de Jully, dont la neurasthénie l'incite à fuir l'agitation mondaine. Mais cette relative quiétude ne dure guère. L'architecte Nicolas Lenoir, figure emblématique de la spéculation foncière pré-haussmannienne à la fin du XVIIIe siècle, orchestrera une véritable mutilation architecturale. Pour viabiliser le parc et le morceler en parcelles lucratives, il n'hésite pas à faire littéralement « éventrer » le pavillon central pour y faire passer une voie, la future rue Bayen. L'axe de l'édifice est ainsi rompu, l'intérieur et l'extérieur violemment inversés, le domaine privé transformé en artère publique. C'est un acte brutal, révélateur de la primauté de l'utile et du financier sur l'intégrité architecturale, entraînant par surcroît la dispersion de ses éléments, telle la grille d'entrée exilée au château de Canon. Sa trajectoire se poursuit dans la fragmentation : usine chimique sous Chaptal, école religieuse, avant de connaître en 1954 une ultime et poignante transformation, lorsque l'abbé Pierre, dans un geste de dénuement absolu, y installe des sans-abri, brûlant les parquets de Versailles arrachés aux pièces pour les chauffer. Cet épisode, plus qu'une simple anecdote, souligne la résilience de la matière face à l'histoire, et l'usage social qui peut transcender la vocation initiale d'un édifice. Aujourd'hui, en partie reconverti en crèche municipale, ce château inscrit, puis radié, puis à nouveau inscrit aux monuments historiques, continue d'exister, non comme un écrin figé de l'élégance passée, mais comme une cicatrice visible de l'urbanisation parisienne, un monument à la constante réinvention et à la survie de la pierre.