68 rue François-Miron, Paris 4e
L’Hôtel de Beauvais, niché au cœur d’un Marais dont le tissu urbain médiéval ne cesse d’imposer ses contraintes, s’offre comme une démonstration singulière de l’ingéniosité architecturale du XVIIe siècle. La parcelle, d’une irrégularité notoire – quinze côtés, dit-on – défiait la quête d’ordonnancement classique, appelant une solution qui soit à la fois grandiose et pragmatique. Ce fut l’œuvre d’Antoine Le Pautre, premier architecte du Roi, qui, à partir de 1655, sut apprivoiser cette complexité. La commanditaire n’était autre que Catherine Bellier, épouse de Pierre de Beauvais, mais plus connue sous le sobriquet peu flatteur de « Cateau la Borgnesse ». Sa fortune et son influence, pour le moins ambivalentes, découlaient d’un service rendu à la Cour qui relevait davantage de l'intimité royale que de la haute politique. Cette roturière, aux manières sans doute peu raffinées, n’hésita pas à détourner des pierres destinées au Louvre pour la façade de son hôtel, un acte qui en dit long sur la hiérarchie des opportunités de l’époque. Ses motivations n’étaient d’ailleurs pas purement esthétiques : l'intégration au rez-de-chaussée de quatre boutiques à arcades, un modèle rare à Paris mais que l'on retrouvait dans certains palais romains, assurait des revenus locatifs cruciaux, témoignant d'une clairvoyance financière certaine. Ces arcades sont surmontées d'un entresol et de mascarons, dont certains, il est vrai, sont des répliques datant de 2001, une révélation qui tempère l'admiration. Les métopes de la frise, ornées de têtes de lion et de bélier, se voulaient des allusions au roi et à son nom de jeune fille, un jeu d’emblèmes somme toute assez convenu. Le Pautre releva le défi du terrain biscornu en concevant une cour d’honneur semi-ovale, une prouesse spatiale qui, depuis la rue, se dérobe derrière une façade noble mais discrète, avec sa porte charretière courbée et sa poterne piétonne. L'escalier d'honneur, en pierre et rampe de fer forgé, demeure un élément remarquable. Le corps de logis principal et les ailes s'étagent avec une élégance contrainte, les appartements principaux se développant aux étages et à l'attique, éloignés de la promiscuité de la rue. Jacques-François Blondel lui-même, dans son Cours d'architecture, ne manqua pas d'en faire l'analyse, saluant implicitement cette virtuosité compositionnelle. Sous cette construction classique, subsistent les vestiges de l'histoire plus lointaine du site : de belles caves gothiques du XVe siècle, témoins muets d'une abbaye médiévale, qui, après avoir servi de dépôt pour des gravats, furent un temps transformées en un improbable café-théâtre pour le Festival du Marais, offrant un contraste saisissant entre les strates temporelles. Le 26 août 1660, le jeune Louis XIV et Marie-Thérèse firent leur entrée solennelle à Paris après leur mariage. C’est depuis le balcon de l’Hôtel de Beauvais que la reine-mère Anne d'Autriche, Mazarin et le vicomte de Turenne, figures cardinales du royaume, assistèrent à cet événement, une scène qui vit également Françoise d’Aubigné, future Madame de Maintenon, apercevoir pour la première fois son destin. Le porche, à l’évidence, fut surmonté des armes de France en souvenir de cette journée mémorable, un geste symbolique pour ancrer la légitimité de la demeure. Au fil des siècles, l’hôtel passa entre les mains de figures éminentes, comme Jean Orry, financier avisé, puis son fils Philibert, contrôleur général des finances. Plus tard, en 1763, il accueillit le comte Maximilien Emmanuel Franz van Eyck, ambassadeur de Bavière. Ce dernier, profitant de son droit d'extraterritorialité, y établit un tripot pour son agrément. Plus notable encore, durant six mois, l'ambassadeur y logea la famille Mozart lors de sa première tournée parisienne. Le jeune Wolfgang, sept ans, trop petit pour apercevoir le jardin suspendu au-dessus des dix-huit stalles des écuries, s’y produisit sur le clavecin de la comtesse. Une parenthèse musicale, presque incongrue, dans ce lieu de pouvoir et de transaction. La Révolution française ne l’épargna pas, le voyant saisi et transformé en bureau de diligences, signe d’une déchéance fonctionnelle. Le XXe siècle lui réserva un sort plus sinistre encore : réquisitionné en 1943 par la Mairie de Paris dans le cadre de la spoliation de familles juives, il devint un immeuble de logements insalubres, avant d'être laissé à l'abandon. Ce n'est qu'après une restauration significative, diligentée par Bernard Fonquernie, visant à retrouver l'état initial des lieux, que l'Hôtel de Beauvais connut une forme de rédemption architecturale. Il abrite depuis 2004 la Cour administrative d’appel de Paris. Sa cour, au caractère presque théâtral, lui a valu d'apparaître dans diverses productions cinématographiques, de « La Banquière » à « Camille Claudel », conférant à cette architecture complexe une postérité visuelle, bien loin des machinations de sa première propriétaire ou des improvisations d'un jeune génie musical.