133 rue de Turenne 70 rue Charlot, Paris 3e
Au confluent de la rue de Turenne et de la rue Charlot, la fontaine Boucherat s'offre comme un jalon discret, presque timide, de l'architecture publique parisienne de la fin du XVIIe siècle. Œuvre de Jean Beausire, architecte des Bâtiments du Roi et futur Maître des ouvrages de la Ville, elle fut érigée en 1697 ou 1699, selon les sources commémoratives. Beausire, figure emblématique d'un classicisme rigoureux mais non audacieux, a conçu ici un édifice qui se veut davantage une ponctuation urbaine qu'une démonstration architecturale. Le monument se présente sous la forme d'un bloc quadrangulaire de pierre de taille, dont la massivité est adroitement allégée par un fronton triangulaire qui le coiffe avec une dignité empruntée à l'esthétique antique. La composition, d'une sobriété étudiée, privilégie le plein, mais le jeu des moulures et le creusement du bassin permettent une articulation des volumes, transformant ce monolithe en un élément sculpteur de l'espace urbain environnant.La dialectique intérieur/extérieur n'opère pas ici dans l'acception d'un espace habitable, mais plutôt dans la capacité de l'édifice à s'intégrer harmonieusement à l'angle des rues, à orchestrer la vision du passant.Au-dessous du fronton, le mascaron, figure emblématique dont l'expressivité n'est plus à démontrer, ouvre sa bouche sculptée, jadis promesse d'abondance hydrique. C'est à cet endroit que le monument se mue en support de la propagande royale. L'inscription latine, "FAVSTA PARISIACAM LODOICO REGE PER VRBEM PAX VT FVNDET OPES FONS ITA FVNDIT AQVAS", proclame, avec la grandiloquence d'usage, la célébration de la paix de Ryswick de 1697. Elle attribue à Louis XIV, sans la moindre retenue, la prospérité que l'eau est censée dispenser à travers la ville. Une rhétorique classique à une époque où l'architecture publique servait de faire-valoir permanent à la gloire monarchique.Il est piquant de noter que la figure honorée par cette appellation, le chancelier Louis Boucherat, fut l'exécuteur des basses œuvres de la Couronne en matière de révocation de l'Édit de Nantes. Un acte dont les répercussions, loin d'être pacifiques pour une part significative de la population, offrent un contrepoint ironique à la célébration de la paix. Cette dissonance entre le symbole et la figure qu'il honore rappelle avec sagacité la complexité des récits historiques, où la commémoration publique ne coïncide pas toujours avec l'intégralité des actions individuelles.Quant à son entretien, la remise en eau en 1993, assortie d'un bouton-poussoir délivrant un modeste "filet d'eau", relève d'une économie de moyens confinant à l'euphémisme. D'une fontaine publique dont la générosité était autrefois essentielle à la vie quotidienne, elle est devenue un vestige patrimonial, inscrit aux monuments historiques depuis 1925, dont la fonction originelle est désormais plus symbolique que vitale. Elle témoigne, avec une dignité discrète, d'une époque où l'ornementation urbaine et la glorification du pouvoir se mariaient sous le signe d'un classicisme rigoureux, souvent à l'angle des rues, comme un discret rappel de l'ordre établi.