Voir sur la carte interactive
Fontaine de Jarente

Fontaine de Jarente

Impasse de la Poissonnerie, Paris 4e

L'Envolée de l'Architecte

La fontaine de Jarente, ou de la Poissonnerie, comme on l'a parfois nommée avec cette brutale franchise topographique, n'est point un caprice architectural, mais l'une de ces réalisations modestes, quoique non dénuées de dignité, qui ponctuent l'urbanisme rationalisé de la fin de l'Ancien Régime. Érigée en 1783, elle s'inscrit dans le vaste remaniement du quartier qui suivit la destruction du prieuré Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers, une opération de salubrité et de réorganisation qui vit naître de nouvelles artères et, bien sûr, un marché. Sa position au fond de l'impasse de la Poissonnerie la destinait, avec un pragmatisme des plus prosaïques, à alimenter les étals de marchands dont l'activité, on l'imagine, exigeait une abondance d'eau bien plus qu'une contemplation esthétique. Elle fut l'œuvre de Monsieur Caron, maître général des bâtiments du roi, ce qui situe d'emblée l'édifice dans la sphère de l'ordonnance officielle plus que de la liberté créatrice. Le monument se présente comme un massif adossé, une surface sculptée intégrée à un corps de bâtiment plus vaste. Deux pilastres, d'une sobriété toute académique, encadrent une niche surmontée d'un fronton triangulaire. Le bas-relief central déploie un répertoire allégorique attendu : un faisceau de licteur pour l'autorité civile, des dauphins pour l'élément aquatique et les cornes d'abondance pour la prospérité. Ces motifs, quoique bien exécutés, n'offrent guère de surprises. En retrait de chaque côté, des portes surmontées de rosaces, mènent à des espaces dont la fonction est sans doute plus utilitaire qu'ornementale, soulignant que cette fontaine est davantage une façade aménagée qu'un objet architectural autonome. La composition s'élève à sept mètres, culminant en une pyramide moulurée, achèvement formel qui évite toute ostentation superflue. Au niveau du sol, un mascaron de bronze en tête de satyre livre un modeste filet d'eau, seule fantaisie véritable dans un ensemble d'une grande rigueur. L'intérêt réside toutefois dans l'appareillage général, caractérisé par le style dit « à congélation ». Il ne s'agit pas là d'une simple fantaisie décorative, mais d'une tentative, caractéristique de la fin du XVIIIe siècle, d'intégrer des éléments naturels stylisés au sein d'une composition classique. Cette technique, que l'on retrouve chez des architectes comme Hubert Robert, vise à conférer à la pierre l'aspect de la glace ou d'une roche naturelle gelée, ici visible sur les pilastres et le linteau, et de manière plus explicite encore sur le fronton où une « bouche d'eau » déverse un « flot gelé ». C'est une élégance minérale, figée, qui contraste avec la liquidité qu'elle est censée symboliser. Cette approche, entre rustication et académisme, donne à la fontaine de Jarente une singularité discrète, une froideur calculée qui préfigure le néoclassicisme. Elle fut inscrite aux monuments historiques en 1925, une reconnaissance tardive pour une œuvre qui, loin des éclats des grandes compositions parisiennes, témoigne d'une dignité fonctionnelle et d'une esthétique mesurée, presque effacée par l'histoire du quartier qu'elle a si longtemps servi.