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Hôtel de Rohan-Montbazon

Hôtel de Rohan-Montbazon

29 rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris 8e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel de Rohan-Montbazon, sis au 29, rue du Faubourg-Saint-Honoré, offre un cas d'étude éclairant sur les pérégrinations architecturales d'un hôtel particulier parisien, plus souvent sujet aux caprices de ses occupants qu'à une vision cohérente et pérenne. L'édifice se présente aujourd'hui comme un palimpseste où les strates successives de l'histoire et des ambitions individuelles ont altéré la physionomie originale, sans toujours se soucier de l'unité stylistique. Ce fut en 1719 que Pierre Cailleteau, dit Lassurance, architecte dont la réputation s'affirmait alors, donna corps aux aspirations de Louise-Julie de La Tour d’Auvergne, princesse de Montbazon. Le choix de ce quartier, à l'orée du faubourg, n'était point dénué d'une certaine emprise familiale, son frère, le comte d’Évreux, ayant déjà érigé non loin son fastueux hôtel, l'actuel palais de l'Élysée. La conception initiale de Lassurance, héritière du classicisme mesuré de la Régence, devait sans doute témoigner d'une certaine grandeur, privilégiant l'ordonnancement et la distinction. Mais à peine quelques décennies plus tard, en 1750, l'hôtel passa aux mains du financier Jean-Marie Richard, lequel commandita à Michel Tannevot des modifications substantielles, dont l'ajout d'une chapelle et le remaniement de certains décors. Une initiative que Jacques-François Blondel, avec sa verve et son intransigeance coutumières, taxa de « ridiculement placée que contraire à la bienséance ». Un jugement sans appel qui révèle les tensions entre la commodité bourgeoise, parfois prosaïque, et la bienséance classique, plus soucieuse d'harmonie et de proportions. L'adjonction d'un tel élément, visible depuis l'extérieur, rompait indubitablement avec l'équilibre des façades conçues par Lassurance, illustrant déjà une forme d'indifférence aux principes originels. Le XIXe siècle apporta son lot de propriétaires et d'interventions, témoignant des évolutions du goût, comme l'attestent les décors du grand salon de style Premier Empire commandités par Marie-Madeleine Victoire Thomas. Cependant, c'est en 1876 que Pierre Decloux signa une transformation d'une tout autre envergure pour le comte César-Armand de La Panouse : la destruction et la reconstruction totale du bâtiment sur rue, ainsi que l'élévation de trois niveaux du corps de logis principal. Un geste d'une brutalité architecturale certaine, qui effaça sans vergogne les traces du plan original, dicté par les ambitions de l'époque et par une certaine conception de la monumentalité urbaine, caractéristique des reconstructions haussmanniennes. Le rapport entre le plein et le vide, l'opulence du rez-de-chaussée et la verticalité accrue, redéfinissait alors entièrement la dialectique de l'édifice avec l'espace public. Ce n'est pas sans une ironie mordante que l'on observe la cohabitation, au début du XXe siècle, entre l'opulence bourgeoise des Pillet-Will, qui y donnaient de somptueuses réceptions, et l'effervescence avant-gardiste. Entre 1922 et 1934, les salons de l'hôtel, déjà témoins de tant de métamorphoses stylistiques, accueillirent Gabrielle Chanel et, par son entremise, des figures telles qu'Igor Stravinsky, Pablo Picasso ou Serge de Diaghilev. Une assemblée dont le dynamisme et la rupture esthétique contrastaient singulièrement avec la sédentarité des pierres qu'ils habitaient. Aujourd'hui, l'hôtel, fragmenté en copropriété, ne subsiste que partiellement dans son intégrité historique, n'étant protégé au titre des monuments historiques que pour son salon de style Premier Empire. Une protection parcellaire qui souligne la nature composite de cet édifice, vestige d'un passé fragmenté où chaque époque a laissé sa marque, parfois avec une élégance discutable, souvent avec une indifférence assumée à l'égard de ce qui la précédait. Il demeure, en somme, un miroir des continus réaménagements d'une ville qui ne cesse de se réinventer, souvent aux dépens de son histoire bâtie.