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Distillerie Sécrestat

Distillerie Sécrestat

40 à 50 cours du Médoc, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

La Distillerie Sécrestat, érigée en 1898 au cœur de Bordeaux pour la Maison Sécrestat, se présente comme un singulier témoignage d'une époque où l'industrie s'affublait volontiers des atours du passé. Son architecture, qualifiée de style Henri IV, représente un choix délibéré, voire un peu archaïsant, pour la fin du XIXe siècle, rappelant l'opulence bourgeoise et commerçante du Second Empire. C'est une façade qui dissimule, sous son apparat néo-classique, la pragmatique réalité d'une manufacture de spiritueux. Pierre-Jules-Honoré Sécrestat, cet entrepreneur au parcours romanesque – de l'apprentissage chez un liquoriste après un revers financier à la fondation d'une maison florissante –, illustre l'esprit d'initiative bordelais. Son amertume, sans doute compensée par le succès de son Bitter Sécrestat, l'amena à édifier cette usine plus vaste. L'homme, par ailleurs engagé dans la vie municipale et propriétaire terrien, concevait ses bâtiments, comme les chais de Lardimalie, avec une certaine homogénéité stylistique, confiant les rênes à l'architecte Ernest Minvielle. L'édifice extérieur déploie sur neuf travées une composition savante où la brique dialogue avec la pierre. Le corps central, en pierre, s'ouvre au rez-de-chaussée sur une porte en plein cintre, surmontée d'une guirlande qui tente d'adoucir la fonction industrielle. Au-dessus, un balcon et un édicule couronné d'un attique et d'un fronton ajoutent à cette mise en scène. Les ailes latérales, en brique et pierre, s'inspirent plus discrètement de l'architecture du début du XVIIIe siècle, témoignant d'une volonté d'intégration à un paysage urbain sans ostentation excessive. Cette façade fut d'ailleurs jugée « un grand et beau morceau d'architecture », malgré les réserves formulées par les services des Monuments historiques quant à l'intérêt global du bâtiment. À l'intérieur, les fastes du décor cédaient la place à la fonctionnalité. Un couloir orné de stucs introduisait aux espaces de production, où des piliers de fonte soutenaient des poutres et solives, renforçant des plafonds aux hourdis en berceau segmentaire. Une structure typique des ateliers de l'époque, où l'esthétique cède à l'efficacité. Le contraste entre le décorum de la façade et le dépouillement fonctionnel de l'intérieur est frappant, révélant la prévalence de l'image sur l'usage. De l'installation industrielle d'origine, ne subsiste que l'imposante cheminée en brique, une figure tutélaire du passé manufacturier et un repère urbain souvent ignoré, voire systématiquement détruit, par les urbanistes pressés. La reconnaissance patrimoniale de cette distillerie fut un parcours semé d'embûches. L'inscription à l'Inventaire des Monuments historiques en 1993, obtenue après de vifs débats, souligne cette ambivalence : la façade jugée digne, le reste « décevant », l'intérêt local contesté. Un paradoxe qui met en lumière la difficulté à considérer l'architecture industrielle comme un patrimoine à part entière. Après son abandon, l'édifice connut une seconde vie, ou du moins une tentative. Il fut réhabilité pour accueillir le Musée Goupil en 1991, un conservatoire de l'image industrielle, dont les collections furent par la suite transférées au Musée d'Aquitaine. Le choix de ce lieu, avec son « caractère éclectique où se mêlent la brique, la pierre et l'architecture métallique », se justifiait pour son adaptabilité à la muséographie des techniques de multiplication de l'image. Des travaux de rénovation furent nécessaires, mais l'ambition d'en faire un centre de recherche et de médiation culturelle témoigne d'une volonté de donner une nouvelle âme à cet ancien temple du spiritueux, transformé en lieu d'exploration visuelle. Une réhabilitation qui, si elle n'a pas pérennisé la vocation muséale sur site, a du moins assuré la survie physique d'un édifice dont la façade seule aura convaincu de sa valeur.