Cité du Souvenir 11 rue Saint-Yves, Paris 14e
La chapelle Saint-Yves, discrètement enchâssée au cœur de la Cité du Souvenir dans le 14e arrondissement parisien, offre d'emblée une leçon d'humilité architecturale. Loin des grandiloquences votives post-Première Guerre mondiale, cet édicule, conçu par Léon Besnard et D. Boulenger en 1925, se tapit littéralement sous un corps de bâtiment résidentiel, tel un cœur battant mais pudiquement dissimulé. Sa vocation mémorielle est indissociable de son ancrage social : l'abbé Alfred Keller, avec une détermination remarquable et une fortune personnelle substantielle complétée par un appel aux dons, a souhaité honorer les morts par une œuvre de vie, un ensemble d'habitations à bon marché pour les familles endeuillées. L'architecture extérieure, d'une simplicité quasi vernaculaire, s'exprime par une utilisation pragmatique de la brique et du béton, matériaux emblématiques d'une ère de reconstruction et de fonctionnalité. La façade-pignon, dénuée d'ostentation, s'orne de trois baies simples et d'un oculus, suggérant une quête de lumière intérieure plutôt qu'une démonstration extérieure. Les cinq petites cloches, accrochées non pas à un campanile autonome mais directement au mur de l'immeuble surplombant la chapelle, sont un détail singulier, presque anecdotique, qui souligne cette intégration poussée, voire cette soumission de l'édifice sacré au bâti profane qui l'enserre. Cependant, le véritable propos de la chapelle Saint-Yves ne se révèle pleinement qu'à l'intérieur. Le chœur, entièrement paré des fresques de George Desvallières entre 1931 et 1932, transcende l'enveloppe modeste. Desvallières, figure majeure du mouvement de l'Art sacré et profondément marqué par la guerre, confère à ce lieu une profondeur émotionnelle saisissante. Le thème central, la « montée au ciel du poilu encadré par les saints », est une allégorie puissante de la rédemption des soldats sacrifiés. L'anecdote de la représentation de son propre fils, décédé au front à l'âge de dix-sept ans et enveloppé dans le drapeau tricolore, confère à l'œuvre une dimension intime et tragique, transformant le mémorial collectif en un lieu de deuil personnel et universel. Ce travail artistique, d'une spiritualité intense et d'un hiératisme poignant, opère une véritable transfiguration de l'espace, contrastant violemment avec l'épure presque industrielle de l'extérieur. La chapelle Saint-Yves, classée monument historique en 1996, doit sans doute cette reconnaissance moins à son audace architecturale intrinsèque qu'à la puissance de son message, à la pureté de son intention originelle et, surtout, à la qualité exceptionnelle de son décor intérieur. Elle demeure un témoignage discret mais éloquent de l'ambition d'une époque de panser ses plaies par la solidarité et l'art, prouvant qu'un espace sacré peut émerger avec dignité, même dans les contraintes d'une cité ouvrière et les compromis financiers d'une époque.