36, avenue Junot et 14-18, rue Simon-Dereure, Paris 18e
L'avenue Junot, née de l'assainissement d'un « maquis » pittoresque et anarchique de Montmartre, se présente comme un singulier palimpseste urbain. Avant même la question des édifices, il convient de souligner cette ambition de formalisation d'un site jadis insoumis, où les fondations romaines côtoyaient les cabanes de chiffonniers, et où, paradoxalement, une certaine idée de la bohème s'est pérennisée. C'est dans ce contexte de tension entre une ruralité fantasmée et l'aspiration à une modernité bourgeoise que s'inscrivent les réalisations architecturales des années 1920, dont l'immeuble du 36, avenue Junot est un spécimen éloquent. Il convient de noter que l'adresse 14-18, rue Simon-Dereure, évoquée par la consigne, n'est pas détaillée comme une entité architecturale unique dans la source fournie, mais la proximité des œuvres de Thiers sur les deux voies permet une lecture cohérente de cette portion de Montmartre. Attribué à l'architecte Adolphe Thiers, cet édifice Art déco, inscrit à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques, s'intègre avec une discrétion presque hautaine dans la topographie exigeante de la butte. Loin de l'exubérance décorative de certains de ses contemporains, Thiers y déploie une esthétique de la ligne claire et de la sobriété des volumes, caractéristique de la dernière phase de ce mouvement. L'on y décèle une recherche de hiératisme par le jeu des pleins et des vides, où les percements s'ordonnent avec une rigueur qui tempère la fantaisie intrinsèque à Montmartre. La façade, sans doute en pierre de taille ou en un enduit aux teintes claires, devait à l'origine capter la lumière particulière du quartier, soulignant les modénatures géométriques qui rythment l'élévation. L'usage parcimonieux mais précis de ferronneries, aux motifs stylisés, ponctue avec élégance les ouvertures et les balcons, offrant une subtile dialectique entre la masse minérale et la légèreté ornementale. Cet immeuble se positionne non comme une rupture violente, mais comme une interprétation civilisée et contenue de la modernité, cherchant à conférer une nouvelle dignité au quartier sans en effacer totalement l'esprit. La présence de Thiers sur l'avenue est d'ailleurs notable, l'Hôtel Lejeune, sis aux numéros 28 et 30 de l'avenue et 22 de la rue Simon-Dereure, témoignant d'une vision cohérente, quoique adaptée à une commande différente – celle d'un hôtel particulier pour un sculpteur. Ces édifices, par leur contemporanéité et leur style, contribuent à donner une identité spécifique à ce tronçon de l'avenue, un dialogue architectural qui contraste par exemple avec l'austérité radicale de la maison de Tristan Tzara par Adolf Loos, un peu plus bas. Le 36, avenue Junot ne s'est pas contenté d'être une enveloppe architecturale ; il fut un foyer intellectuel et artistique d'une densité remarquable. Il a abrité le studio Schall et l'agence de presse Schall Press, des lieux névralgiques pour la photographie et la communication jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, marquant l'édifice d'une empreinte médiatique avant l'heure. Plus tard, des figures emblématiques y ont résidé : la chanteuse Damia, dont la voix dramatique résonne encore dans la mémoire collective ; l'actrice Mary Marquet, incarnation d'une certaine grandeur théâtrale ; ou encore Françoise Gilot, peintre et muse de Picasso, dont l'atelier y fut un creuset de création. C'est également là que Jean-Pierre Melville, cinéaste de la pénombre et du code d'honneur, a choisi de tourner des scènes de son film "Bob le flambeur" en 1956, conférant à l'adresse une aura cinématographique indélébile, une sorte de patine de la fiction qui s'ajoute à la pierre. Cette inscription dans l'imaginaire collectif, de la littérature de Modiano aux récits cinématographiques, élève l'édifice au-delà de sa fonction première, le transformant en un véritable lieu de mémoire, discret mais profond, à l'image de cette avenue qui sut conjuguer la rudesse de son origine avec l'élégance d'une modernité choisie.