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Entrepôts de Bercy(actuelsBercy Villageetmusée des Arts forains)

Entrepôts de Bercy(actuelsBercy Villageetmusée des Arts forains)

Paris 12e

L'Envolée de l'Architecte

L'histoire des entrepôts de Bercy s'inscrit moins dans une geste architecturale manifeste que dans une sédimentation pragmatique, dictée par les impératifs du négoce vinicole et les fluctuations urbaines. Initialement situés en périphérie de la barrière de la Rapée, ces "chais" et ateliers de tonnellerie naissent au tournant du XIXe siècle d'une astuce fiscale : éviter l'octroi. Loin des préoccupations esthétiques, la morphologie du site se dessine par l'opportunisme des propriétaires successifs – M. de Chabons, Louis Gallois, le baron Louis – qui, après avoir acquis des domaines comme le Petit Château, bâtissent et reconstruisent, y compris après un incendie en 1820, souvent aux dépens des élégantes maisons de plaisance du XVIIIe siècle dont les matériaux furent, avec une certaine ironie du sort, réemployés pour l'édification de ces structures éminemment utilitaires. Le complexe s'organise autour d'une double logistique fluviale, via la Seine, et ferroviaire dès 1849, avec l'établissement d'une gare de Bercy et un réseau interne de près de dix kilomètres de voies et quarante-deux plaques tournantes. Cette infrastructure d'acheminement, d'abord pour les tonneaux puis les wagons-foudres, est le véritable architecte du site, dont la disposition n'était pas tant pensée pour le regard que pour l'efficience du transit et du stockage. L'anecdote de la pétition des négociants à Napoléon III en 1856, réclamant l'unité des mesures de jaugeage, illustre la singularité et l'importance économique de cette place, où les volumes d'une "contrée viticole à l'autre" pouvaient générer un manque à gagner colossal. L'intégration forcée de Bercy à Paris en 1860, suivie du report de l'octroi, aurait pu sonner le glas de son régime dérogatoire. La Ville de Paris, après l'inondation de 1876, rachète le domaine et envisage une reconstruction ambitieuse sous la houlette de Viollet-le-Duc. Un projet qui, comme tant d'autres visions grandioses, ne fut que partiellement réalisé. La Ville se borna souvent à louer les terrains nus, laissant aux négociants le soin de bâtir, ce qui conféra au "Petit Bercy" un "aspect pittoresque" – euphémisme probable pour une certaine hétéroclisme, où arbres et constructions cohabitaient sans plan d'ensemble rigoureux, contrastant avec les pavillons plus "réguliers et uniformes" du "Grand Bercy". Le site est alors ceint de grilles de trois mètres, dénotant son statut d'enclave commerciale autonome, presque une cité dans la ville, avec ses propres services et sa communauté en semi-autarcie. L'apogée des entrepôts, marquée par le développement du transport fluvial et l'augmentation des capacités, est finalement remise en question par l'évolution des goûts des consommateurs. Le vin d'assemblage, de "qualité douteuse" qui fit la fortune des lieux, céda le pas aux vins embouteillés à la propriété, aux appellations d'origine contrôlée, incarnées par des figures comme Pierre Le Roy de Boiseaumarié, dont une rue porte aujourd'hui le nom. Ce déclin, accentué par la volonté de la Ville de "valoriser" son patrimoine foncier – entendez, le densifier et le rentabiliser – mena à la destruction progressive des chais, le Palais Omnisports puis le ministère des Finances remplaçant une partie substantielle du site. Les derniers vestiges, comme les chais Lheureux abritant le musée des Arts forains, ou l'inspiration stylistique de Bercy Village, ne sont plus que les reliquats, une forme d'hommage muséifié ou de simulacre commercial, à une vocation industrielle révolue. Le Parc de Bercy et les noms de rues (Cour Saint-Émilion, Place des Vins-de-France) sont de modestes épitaphes à cette ville du vin aujourd'hui disparue.