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Colonnes rostrales de l'esplanade des Quinconces

Colonnes rostrales de l'esplanade des Quinconces

Esplanade des Quinconces Quai Louis-XVIII, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

Sur l'étendue magistrale de la place des Quinconces, là où jadis s'élevait la redoutable citadelle Trompette, se dressent, non sans une certaine gravité, les deux colonnes rostrales, sentinelles de pierre inaugurées en 1829. Œuvre de Pierre-Alexandre Poitevin, ces futs de vingt et un mètres de hauteur ne sont pas de simples ornements ; elles constituent une affirmation architecturale de la vocation maritime et commerciale de Bordeaux, une identité forgée bien avant les tumultes républicains que le Monument aux Girondins, plus tardif, viendra commémorer. Leur style néo-classique est une ode à l'Antiquité, une référence savante que l'on retrouve dans l'ornementation délicate de Florent Bonino. Au tiers inférieur de chaque colonne, des proues de galères stylisées, prolongées de rostres – ces éperons de navires de guerre, souvent ornés de glaives –, rappellent la puissance navale des Romains. C'est une allusion transparente à la maîtrise des flots, une victoire sur Carthage que l'histoire retient. Sur ce fût sculpté, le caducée de Mercure et l'étoile polaire, symboles respectifs du Commerce et de la Navigation, sont intégrés avec une précision didactique. Au sommet, un édicule circulaire coiffé d'une coupole soutient deux figures. Celle du sud incarne le Commerce sous les traits de Mercure, messager des dieux et patron des marchands. Au nord, une figure féminine, parfois identifiée à Artémis, la déesse grecque, rame en main, représente la Navigation. Il est à noter que ces statues, initialement en terre cuite par Monsau, furent, par pragmatisme ou souci de pérennité, remplacées par des copies en fonte. Un choix qui dénote souvent l'équilibre subtil entre l'idéal artistique et les contraintes matérielles ou budgétaires d'une commande publique. Ces colonnes ne s'imposent pas par un volume écrasant, mais par leur élégance verticale, encadrant la perspective vers la Garonne et marquant, pour le navire qui approche, l'entrée symbolique de la cité. Elles signalent un seuil, une transition entre l'estuaire et la vaste esplanade urbaine. Si l'on compare leur relative discrétion au gigantisme des bassins et de la colonne des Girondins érigés plusieurs décennies plus tard, on perçoit l'évolution des priorités commémoratives de la ville. D'une célébration de l'essor économique portuaire au début du XIXe siècle, Bordeaux a ensuite embrassé une narration civique plus engagée. Les colonnes, avec leur symbolisme moins clivant, ont traversé les régimes et les modes, témoins silencieux des métamorphoses de la place qui fut tour à tour Louis-XVI, Louis-Philippe, avant de prendre son nom actuel en référence aux plantations d'arbres, elles-mêmes soumises aux aléas des replantations et des intentions initiales souvent dévoyées.