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Cabaret-restaurant le Raspoutine

Cabaret-restaurant le Raspoutine

101 avenue des Champs-Élysées 55 avenue George-V 58 rue de Bassano 8, 10 rue Vernet, Paris 8e

L'Envolée de l'Architecte

Le bâtiment, érigé en 1931 par Louis-Hippolyte Boileau et Charles-Henri Besnard, s'inscrit initialement dans une logique de monumentalité discrète, propre aux immeubles de prestige parisiens de l'entre-deux-guerres. Sa position stratégique, à l'intersection de l'avenue des Champs-Élysées et de l'avenue George-V, témoignait d'une ambition commerciale certaine, enveloppée d'une façade qui, sans éclat excessif, devait affirmer une présence pérenne. Il est d'ailleurs notable que l'œuvre de Boileau, souvent associée à des projets d'envergure comme le Palais de Chaillot, démontre ici une capacité à dessiner pour le tissu urbain, avec une rigueur structurelle qui n'excluait pas une certaine élégance classique. C'est bien plus tard, en 1965, que ce vaisseau architectural connut une mutation d'envergure, sous l'impulsion d'Hélène Martini, figure emblématique de la nuit parisienne, et du plasticien Erté. Cette intervention ne fut pas une simple rénovation, mais une véritable « mise en scène » totale, transformant l'ancien « Drap d'Or » en le « Raspoutine », un cabaret russe dont l'esthétique allait marquer les esprits. Erté, maître de l'Art Déco et du faste théâtral, imprima sa marque avec une cohérence remarquable, du motif de la devanture à la marquise, du vestibule à l'escalier, et jusque dans les recoins les plus intimes des salons du sous-sol, y compris les toilettes, un détail qui révèle l'exhaustivité de sa vision scénographique. Il ne s'agissait plus seulement de décorer, mais de créer une immersion dans un univers fantasmé de Russie impériale et décadente, un exotisme de bon aloi pour une clientèle en quête de divertissement raffiné. Le génie d'Erté résida dans sa capacité à superposer son esthétique vibrante et géométrique, aux motifs souvent stylisés, sur une structure originelle plus sobre. On peut y voir un dialogue, ou peut-être un affrontement subtil, entre la rationalité constructive des années 1930 et la fantaisie opulente des années 1960. Les décors intérieurs, inscrits au patrimoine, témoignent d'une recherche chromatique audacieuse et d'un sens aigu de la composition, transformant un espace en un écrin précieux, presque un bijou architectural. L'anecdote veut qu'Hélène Martini et Erté, amis de longue date, partageaient une certaine vision de l'élégance et de la démesure, ce qui donna au Raspoutine cette atmosphère si particulière, où l'art de vivre se mêlait à une certaine théâtralité. L'établissement devint, naturellement, un lieu prisé de la vie mondaine et artistique, attirant des figures comme Serge Gainsbourg et Jane Birkin, ou plus tard Frédéric Beigbeder, confirmant son statut de bastion d'une certaine culture nocturne parisienne. La récente reconversion en discothèque chic, à la fin des années 2000, interroge la pérennité de cette œuvre. Si les décors d'Erté demeurent, ils sont désormais le théâtre d'un nouveau type de spectacle, celui de la fête contemporaine, transformant l'élégance patinée d'un cabaret en l'énergie pulsatile d'un club. C'est là une curieuse destinée, où l'architecture et le design sont appelés à servir des fonctions successives, tout en conservant les strates de leur histoire. L'inscription aux monuments historiques, d'abord pour les façades et toitures de 1931, puis pour les décors intérieurs d'Erté de 1965, souligne d'ailleurs cette stratification, reconnaissant la valeur de chacune des époques qui ont façonné ce singulier palimpseste parisien.