47-53 quai de la Tournelle, Paris 5e
L'Hôtel de Miramion, qui se dresse avec une certaine discrétion au 47, quai de la Tournelle, incarne une de ces mutations architecturales dont Paris a le secret, un lieu où la piété du cloître a cédé la place aux ambitions de financiers, avant de se muer en un havre de charité, puis en un bastion de la science pharmaceutique, pour finir, avec une ironie notable, en objet de spéculation et de design. L'édifice, initialement connu sous le nom de son premier propriétaire, Christophe Martin, conseiller d’État et intendant des Écuries du Roi, s'est inscrit dans le tissu urbain de ce quadrilatère des Bernardins, zone singulière où la Réforme catholique tentait de s'affirmer au XVIIe siècle, sur des terrains autrefois monastiques dont le coût d'entretien finit par lasser les moines cisterciens. Vers 1630, Martin acquiert une demeure du XVIe siècle qu'il métamorphose, adjoignant des parcelles aux Bernardins pour constituer un domaine d'un hectare. Sa vision se concrétise par l'allongement de l'aile existante et l'ajout de deux travées, augmentant la prestance de la cour d'honneur. Le logis principal, en fond de cour, déploie une façade où l'alternance de lucarnes arrondies et d'œil-de-bœufs signe une esthétique maniériste, non dénuée d'une certaine recherche. La façade sur jardin, quant à elle, double en majesté celle de la cour, manifestant une ambition de monumentalité. On y perçoit, d'ailleurs, une parenté stylistique certaine avec l'Hôtel d'Aumont, ce qui a naturellement conduit à l'attribuer, comme son illustre voisin, à François Mansart. Cette attribution, si elle demeure discutée par certains puristes, confère à l'édifice une légitimité architecturale indéniable, le plaçant dans le sillage des grandes commandes de l'époque. En 1675, le destin de cette demeure prend un tournant moralement plus élevé avec l'acquisition par Madame de Miramion. Cette figure, que Madame de Sévigné n'hésitait pas à qualifier de « mère de l’Église », transforma l'hôtel en un foyer pour les Filles de Sainte Geneviève, une communauté vouée à l'instruction des jeunes filles pauvres et aux soins des malades. Les Miramiones, ainsi désignées par le peuple, y menèrent une vie réglée, illustrant un idéal de dévotion laïque et d'utilité sociale. On y cultivait les « simples » dans le jardin, dont on tirait des remèdes tels le fameux « céroène », ou « emplâtre des Miramiones », concoction certes populaire, mais dont l'efficacité, comme souvent, relevait davantage de la foi que de la science avérée. L'architecture dut alors s'adapter, les 37 cellules individuelles témoignant d'une vie communautaire rigoureuse, sans pour autant sacrifier tout confort mondain, la conservation du nom patronymique et l'autorisation de parloirs marquant une singularité au sein des établissements religieux. La Révolution, si prompte à balayer les institutions de l'Ancien Régime, épargna d'abord la communauté avant de la dissoudre en 1794, transformant l'hôtel en ateliers d'armes – une ironie historique non sans charme. Dès 1812, le lieu fut reconverti en Pharmacie générale des hospices, fonction qu'il conservera un siècle et demi durant. Ce changement d'affectation, radical, est à noter : un hôtel particulier, conçu pour le paraître et l'habitation aristocratique, se voit métamorphosé en un espace de production et de distribution, sans que l'on sache si les lucarnes mansardées en furent particulièrement enchantées. Classé Monument Historique en 1926 – une reconnaissance tardive, mais salutaire pour ses façades, son plafond à poutres peintes et ses boiseries –, l'édifice accueillit ensuite en 1934 le Musée de l'AP-HP. Ce musée, le plus ancien du genre en France, offrait un éclairage sur l'histoire hospitalière, présentant des collections de grande valeur didactique, agrémentées d'un jardin des simples. Une belle tentative de conjurer l'oubli et d'ancrer le lieu dans une mémoire collective, celle de la santé publique. Mais l'histoire de l'Hôtel de Miramion, décidément facétieuse, ne s'arrête pas là. En 2012, l'AP-HP, « prétendument » pour financer la modernisation des hôpitaux – un argumentaire que l'on se gardera d'analyser en profondeur ici –, cède la propriété. Rebaptisé « Enclos des Bernardins », l'hôtel est devenu l'écrin d'expositions de design, une « métamorphose » pour reprendre les termes des organisateurs, qui transforme un lieu chargé d'histoire et de dévouement en une vitrine pour l'aménagement intérieur. Du financier au dévot, du scientifique au décorateur, l'Hôtel de Miramion offre ainsi une chronique éloquente de l'évolution des priorités sociétales, un monument dont l'architecture, immuable en ses pierres, est un miroir des contingences humaines.