Voir sur la carte interactive
Hôtel d'Anlezy

Hôtel d'Anlezy

46 rue de Bourgogne, Paris 7e

L'Envolée de l'Architecte

L'hôtel d'Anlezy, au 46 de la rue de Bourgogne, s'offre à l'observateur comme une pièce d'un diptyque, initialement conçu par Guillaume Trepsat en 1775 pour l'entrepreneur Jean-Mathias Pasquier. Sa gémellité avec l'hôtel de Praslin, son voisin immédiat, était d'une rigueur ordonnancée, tant en façade qu'en plan, offrant un rare exemple de composition urbaine unifiée. Pourtant, une observation plus attentive révèle une altération de cette stricte identité sur les élévations côté jardin, où la symétrie se nuance de variations. Cette divergence, loin d'être un caprice, suggère un compromis esthétique, une adaptation aux contraintes du site ou, plus prosaïquement, une évolution des désirs des commanditaires au cours même du processus de construction, ou bien des modifications ultérieures masquant des intentions originelles. Elle invite à interroger la notion de perfection classique et ses inévitables accommodements. Le corps central, élégamment perché sur son étage de services, confère une certaine dignité à l'ensemble, le soustrayant au tumulte du pavé. L'accès, par un escalier déporté sur le flanc droit, manifeste une discrétion toute dix-huitième siècle, ménageant l'intimité du maître des lieux. La façade côté jardin, plus libre dans son expression, déploie un corps central où quatre pilastres d'ordre ionique scandent l'élévation, conférant une verticalité classique. Les travées latérales, traitées en bossage à lignes de refend, apportent une texture qui, sans être exubérante, rompt la monotonie du parement lisse. L'escalier monumental s'offrant au jardin invite à une lecture d'un certain art de vivre, où l'intérieur et l'extérieur dialoguent, non sans une hiérarchie subtile. Cet ensemble est symptomatique d'une période où l'hôtel particulier parisien, malgré l'approche des soubresauts révolutionnaires, conserve son rôle d'écrin pour la vie mondaine et privée, Trepsat s'inscrivant dans la lignée des architectes maîtrisant avec finesse le langage néo-classique. Il reçut d'abord le nom du Comte d'Anzely, figure de l'aristocratie dont le titre apposé sur la pierre était gage d'une certaine prétention sociale. Son passage entre les mains de l'administration révolutionnaire, puis sa revente aux frères Trabuchy et à l'ex-conventionnel Nicolas-Marie Quinette – dont on imagine volontiers les tractations fiévreuses de l'époque – illustre les fortunes diverses des biens de l'Ancien Régime. L'arrivée du Général Oudinot, héros de l'Empire et futur Duc de Reggio, marque une nouvelle ère, celle d'une élite militaire et administrative qui prend la place des anciens ordres. L'hôtel, dès lors, abrite des figures dont le prestige est forgé sur les champs de bataille plutôt que dans les salons courtois. Mais le destin le plus singulier de cet édifice fut sans doute son inauguration en 1908 comme siège du Laboratoire central d'État pour la répression des fraudes. On imagine le contraste piquant : ces salons, autrefois témoins des élégances du XVIIIe siècle et des fastes impériaux, se transformant en un lieu d'investigation scientifique, où l'on traquait le faux et l'altéré. Les volutes des corniches devaient contempler, avec une certaine ironie, les éprouvettes et les microscopes. C'est un bel exemple de la façon dont l'architecture, une fois détachée de sa fonction initiale, peut servir les desseins les plus pragmatiques, voire les plus inattendus, de la République. L'inscription des façades sur cour et sur jardin aux Monuments Historiques en 1926 témoigne, sinon d'une admiration sans borne, du moins d'une reconnaissance de son intérêt patrimonial, évitant ainsi les altérations plus radicales que d'autres propriétés n'ont pu esquiver. L'Hôtel d'Anlezy n'est pas un manifeste architectural, mais un témoin discret et solide d'une époque, de ses contraintes et de ses adaptations.