Voir sur la carte interactive
Caves Saint-Sauveur

Caves Saint-Sauveur

Place de Lenche, Marseille

L'Envolée de l'Architecte

Sous l'actuelle place de Lenche à Marseille, où l'on chercherait en vain le moindre vestige de l'abbaye de Saint-Sauveur jadis florissante, se déploie un ensemble souterrain dont la fortune critique a connu des fortunes diverses. Ces caves, mentionnées dès le XVIIe siècle par un Louis Antoine de Ruffi intrigué, témoignent d'une architecture enfouie, longtemps perçue comme un simple réseau de grottes ou de magasins. Le site, autrefois assise de l'abbaye des religieuses, puis transformé en hôpital militaire avant d'être remblayé et surmonté par une institution scolaire, incarne une superposition d'usages qui efface en surface ce qui demeure en profondeur, révélant une certaine ironie dans la mémoire urbaine. L'édifice, de fait, révèle une conception structurelle remarquablement ordonnancée. Il se compose d'un long couloir voûté de quarante et un mètres, encerclant sur trois côtés un ensemble de sept cellules, chacune mesurant cinq mètres sur dix quarante. La maçonnerie, en grand appareil de blocs de calcaire rose du Cap Couronne, évoque une parenté certaine avec les fortifications grecques découvertes par ailleurs dans la ville, suggérant une datation comprise entre cent cinquante ans avant notre ère et cinquante ans de notre ère. Ces dimensions et ce matériau ne laissent guère de doute quant à une intention constructive pérenne, visant à la fois la solidité et la fonctionnalité. Jean-Baptiste Grosson, au XVIIIe siècle, eut même le privilège de visiter ces fameuses caves grâce aux bontés de la dernière abbesse, Madame Suarez d'Aulan, témoignant de l'intérêt précoce de certains esprits éclairés. Quant à leur fonction originelle, les spéculations ont varié, illustrant la difficulté d'interpréter le passé sans fouilles méthodiques. Certains érudits y virent des citernes publiques, une solution plausible pour l'approvisionnement hydrique d'une cité portuaire sujette aux sièges, comme celui de César. La division en compartiments corrobore cette lecture. D'autres, plus récemment, inclinent vers une fonction de stockage pour des denrées sèches ou, plus précisément encore, pour le matériel nécessaire aux gréements des navires, une hypothèse confortée par la découverte d'une inscription latine mentionnant des dendrophores, ces charpentiers de marine. Cette incertitude quant à l'usage exact n'entache en rien la robustesse de l'ouvrage, conçu également comme un soutènement majeur entre deux niveaux topographiques distincts : la plateforme supérieure de l'actuelle place de Lenche et une place dallée inférieure. Les salles voûtées devaient logiquement supporter une salle haute, offrant un accès direct au niveau de la place. Le destin de ces caves est également révélateur des caprices de l'intérêt patrimonial. Classées monument historique dès 1840, visitées par Mérimée qui y reconnut des magasins, elles furent néanmoins l'objet d'une regrettable imprévoyance. Leur mise en vente en 1857 sans que la ville ne puisse les acquérir conduisit à une première dégradation. Puis, au début du XXe siècle, leur valeur archéologique fut sous-estimée, et malgré leur statut protégé, elles furent en partie sacrifiées lors des destructions du quartier en 1943, sous le regard indifférent des archéologues de l'époque, à l'instar de Michel Clerc qui ne leur accordait qu'une attention distraite. Il fallut attendre 1977 et des travaux de canalisation pour qu'un regain d'intérêt permette une étude archéologique plus approfondie, révélant enfin la complexité et l'ancienneté de cette structure. Un parcours sinueux pour un édifice qui, sous terre, fut longtemps le témoin silencieux d'une histoire urbaine mouvementée et parfois ingrate, symbolisant la fragilité de la préservation face aux impératifs successifs.