2, place du Château, Strasbourg
On s'introduit au Palais Rohan par un portail monumental, véritable arc de triomphe de pierre, dont la statuaire – la Clémence et la Religion – annonce d'emblée la vocation institutionnelle et la hauteur des ambitions de ses commanditaires ecclésiastiques. L'édifice, érigé entre 1732 et 1742 sous l'égide de l'architecte Robert de Cotte, est une démonstration patente de l'adoption du classicisme français, ce style alors en vogue après l'annexion de Strasbourg. Une affirmation d'identité, en somme, plus qu'une innovation stylistique radicale. Le coût, un million de livres pour la bâtisse et trois cent mille pour le mobilier, témoigne d'une certaine opulence, nécessaire sans doute pour un prince-évêque désireux de marquer son rang. Les Rohan, famille illustre dont quatre princes-évêques se succédèrent au siège strasbourgeois, imprimèrent durablement leur marque au lieu. Il est d'ailleurs piquant de noter que l'un d'eux, le cardinal Louis-René, fut compromis dans la tristement célèbre affaire du collier de la reine, ajoutant une touche de scandale mondain à l'austérité de la pierre. La façade principale, celle qui s'ouvre sur l'Ill, déploie dix-sept axes d'ordonnance, centrés sur un corps de logis animé de colonnes engagées supportant un fronton triangulaire. Une régularité d'apparat, tempérée sur le flanc ouest par l'importante baie de la bibliothèque, qui introduit une légère asymétrie. La cour d'honneur, bordée de corps de bâtiments plus fonctionnels, présente une façade intérieure animée de pilastres, d'une intimité relative. Les Grands Appartements, orientés au sud, vers le fleuve, étaient les espaces de représentation, prévus pour l'accueil de la royauté. La Salle du Synode, en réalité deux salles unies par des arcades, expose déjà des porcelaines chinoises, témoignant du goût pour l'exotisme qui sied aux prélats éclairés du siècle. Le Salon des Évêques, seconde antichambre à la manière de Versailles, fut jadis orné de portraits épiscopaux, remplacés après leur destruction par des allégories civiques. Une adaptation pragmatique du décor aux usages successifs, bien que certains n'aient pas manqué de qualifier ces œuvres de Joseph Melling de plutôt fades. Les bustes d'empereurs romains, quant à eux, ont traversé les siècles avec une constance plus heureuse. La Chambre du Roi, appelée autrefois chambre du dais, reproduit la solennité versaillaise des levers et couchers princiers. Boiseries sculptées et dorées, un plafond en stuc d'un rocaille maîtrisé, et une alcôve majestueuse, encadrée de colonnes de faux marbre. Les tapisseries, tirées de l'Histoire de Constantin d'après Rubens, attestent d'une volonté de faste, acquise chez les meilleurs ateliers parisiens. Les Petits Appartements, côté cour, sont plus réservés. La Chambre à coucher dite de Napoléon Ier est un exemple frappant de l'adaptation des espaces aux récits historiques. Bien qu'elle ait hébergé Charles X ou Louis-Philippe, il est notoire que l'empereur n'y séjourna, semble-t-il, jamais, ce qui n'empêche pas le mobilier de Jacob-Desmalter d'y figurer avec une certaine légitimité. Après les fastes épiscopaux, le palais a connu diverses incarnations : lieu de détention révolutionnaire, école impériale de santé militaire, puis université allemande. Une trajectoire mouvementée avant sa conversion en un complexe muséal d'envergure, regroupant aujourd'hui les musées des Arts décoratifs, des Beaux-Arts, et le musée archéologique, ce dernier présentant les strates les plus anciennes de l'Alsace dans ses soubassements. Une réaffectation qui lui confère une nouvelle dignité, celle de conservatoire de l'histoire et des arts, loin des intrigues et des pompes.